Welcome Visitor: Login to the siteJoin the site

Gaal Gui (Freedom) Aux potes de Yoff et de Ngor

Short story By: Ill Buddha
Flash fiction



IN FRENCH: A young senegalese illegal immigrant about to drown at sea flashes back to how he got there.


Submitted:Feb 2, 2013    Reads: 18    Comments: 0    Likes: 0   


Si seulement les vagues pouvaient s'arrêter…

Oui, ou la mer se transformer magiquement en Fanta cocktail, ou cette pirogue en vaisseau spatial....

On ne devrait plus être loin pourtant, mais tout a l'air si proche sur une carte, si petit, on enjambe le monde en un pas et bonjour Los Angeles, Bangkok, Hawaii, on éternue trop fort et le vent nous emporte à Kinshasa ou à Nairobi...Abidjan n'a plus l'air si mal maintenant, au contraire, Tamba non plus d'ailleurs, Tamba non plus...

« Ismaël ! Ismaël Wow kai ! Ton frère a envoyé une lettre, laisse Seynabou et lis la moi ! »

Nabou m'empêche de partir, elle me tire vers elle et me plonge la tête dans ses seins, ses seins si doux si fermes, elle me pousse la tête dans ses seins et me demande l'air narquois :

« Et toi quand est ce que tu m'enverras une lettre ? »

« Quand tu sauras lire » je lui réponds, et la repousse avec un sourire.

Ma mère m'attend dans la cour, ses cheveux blancs, ou ce qu'il en reste, couverts par un tissu bleu, un morceau du Bazin qu'elle a acheté quand Mbaye est venu rendre visite. Combien de temps va elle attendre qu'il revienne à me faire lire ses lettres ? Encore cinq ans ? Dix ? Elle a une patience a toute épreuve, même si ça fait cinq ans qu'on ne reçoit rien, rien que des lettres écrites par un tiers en son nom, racontant des prouesses dont on ne voit que des bouts de papiers noircis...des bouts de papier qui s'empilent dans le tiroir, mon tiroir...

« Attention ! »

J'ouvre les yeux juste a temps pour voir la vague frapper la pointe de la pirogue et l'eau s'engouffrer dans ma bouche et mes narines, Aissatou se faire projeter de l'embarquement dans l'eau noire sans fond et sans limite, et la vague m'emporte à mon tour....

« Combien de temps tu dis ? »

« Trois quatre jours pas plus, tu me connais, je connais mon métier non ? A moins que tu ne préfères nous guider ? »

Hors de question, Famera il connait son métier c'est vrai, la mer il la connait aussi, mais il disait la même chose quand il a voulu faire le malin, et décidé de ramasser une mine... A part ça, c'est beau la Casamance, a mille lieux de Tambacounda que ça serait une autre planète ça serait pareil, une planète ou ils mangent du thieb et snif de l'héroïne a en perdre les cheveux d'accord, mais une autre planète quand même, mais sans Famera c'est fichu, et avec Famera ça ne me coûtera que la moitie de mon argent. Le garde côte Espagnol l'avait bien dit :

« Tu sais Ismaël, j'vais te dire, ce qu'on te raconte ces des conneries, du travail il y'en a pour un siècle en Espagne, vous pourriez être mille a arriver tous les jours ça ne changerait rien...et puis les Sénégalais vous êtes des bosseurs, j'ai jamais eu de problèmes avec vous, tu m'connais, je vois des Sénégalais arriver je les laisse passer et leur donne un coup de main si j'ai le temps...les Nigérians et les Ghanéens je les noierais moi même si je pouvais par contre, tous des drogués ou des trafiquants... »

Un siècle c'est bon et je peux travailler pour mille, et pour des mille et des cents alors...

Et sans Famera c'est foutu avec une main en moins ou douze bras en plus…

Un, deux, trois ! Poussez !

La barque se retourne et se remet a flots, on s'accroche comme on peut, on tire les rames derrière nous et remontons un par un pour ne pas faire chavirer le navire. Mamadou, remonte d'abord et nous tire a bord les un après les autres. On fait le constat des dégâts : on n'est plus que dix, de Aissatou, pas une trace, ni a bord ni hors bord, des quatre bonbonnes d'eau il ne nous en reste plus qu'une, de la moitie de mon argent il ne reste plus rien, je décolle un billet trempé de mon dos qui commence à s'effriter des que j'essaie de le déplier et on commence à vider l'eau de mer, les vieux reprennent leur souffle, connard de Famera....

Le reflet de la lune sur les fesses de Nabou, la goutte de sueur qui lui coule le long du dos, par le ravins formes par ses hanches jusqu'au creux de ses genoux. Je reste dehors un peu à inspirer l'air marin. Les gardiens vont venir essayer de me dégager, de nous chasser pour ne pas déranger les touristes, mais qu'ils viennent, je suis un client moi monsieur, je paye, je reste, et je t'enmerdes. Les gardiens Sénégalais c'est les pires, ils sont plus hargneux que les Guinéens, plus teigneux que les blancs qui s'en foutent d'ailleurs et préfèrent venir fumer des joints avec nous. L'air est fort, la marée est haute ce soir avec la pleine lune qui fait briller Nabou comme une statue nacrée...

« Ismaël ! Fainéant ! Allah pourquoi j'en ai pas eu deux comme Mbaye ?! Tu te maries et c'est de ma poche ! Fils ingrat ! »

D'abord Mbaye il fait son beurre et se fout bien de nous, ensuite l'argent c'est le village qui l'a donné, pour que je me maries, bouge sur Mbour et ramène le beurre et l'argent du beurre, avec intérêts, j'ai emprunté à tout le monde alors ses jérémiades... mais c'est ma mère, et si quelqu'un a le droit de m'en faire voir sans raison....

« T'inquiète pas maman, je te ferais assez de petits fils pour te nourrir, te porter et t'habiller. »

Je rigole, elle me jette un livre dessus, ma mère...Je leur ramènerais l'argent j'ai qu'une parole moi, comme mon père, mais bon ça serait pas un mariage sans une lune de miel a Cap Skirring, y'a pas de mal a se faire du bien....

« Imbécile ! Qu'est ce que tu nous a fait ?! Elle est morte maintenant ! Ça a servi a quoi ?! Ça a servit a quoi ?! »

Il essaie de se jeter sur moi, mais un des vieux lui colle une gifle, et il s'arrête, sonné, la force du coup s'ajoutant à la déshydratation l'a remis en place, il se laisse tomber dans la barque, se roule dans un coin et pleure. Je ne connais même pas son nom d'ailleurs, et m'en fout bien, tout ce que je me souviens c'est que depuis le départ il panique, fait peur à tout le monde et pourri l'ambiance. Je n'ai pas la force de lui répondre, ni l'envie, je préfère rêver… En m'endormant une idée folle me traverse la tête et je me rends compte que j'ai toujours été plus libre dans ma tête que dans ma vie, c'est pas le moment de penser comme ça...

« Arrête Isma, tu sais bien qu'on a pas les moyens… »

Ses arguments je les connais, elle me les répète sans cesse, tant mieux d'ailleurs, sinon ça fait bien longtemps que je serais banqueroute, mais qu'est ce qu'elle veut que je fasse ? Pour avoir du succès il faut une image de réussite. « L'habit ne fait pas le moine », mon cul ouais, et ce costume c'est un gage de qualité pour les toubabs, je suis plus respectable comme ça, il faut se distinguer de la compétition, les caresser dans le sens du poil, et Mbour c'est pas donné, le restaurant a Saly non plus, il a fallu investir, être plus original, plus intelligent…

« Ne t'inquiète pas bébé, on a un peu de malchance, c'est les douleurs de croissance, on a mal parce qu'on grandit, on va s'en sortir… »

Mais à vrai dire je n'y crois plus trop non plus, et elle le sent dans ma voix. On s'améliore, et l'argent sort malgré tout, et il n'y a pas assez de clients pour tout le monde, les hôtels ne me laissent pas construire à proximité, ils disent aux gens de se méfier de nous…Quel culot ! Ils construisent chez nous et nous font passer pour des voleurs ! C'est eux les voleurs ouais, et la pollution dans les villages alors ?! Et les canalisations d'eau sale qui remontent sur les places ou les petits vont jouer ?! On ne peut même pas se payer le dispensaire…

Quelque chose de visqueux me frappe le visage et me tires de ma rêverie. Le couard sans nom de tout à l'heure se tient au dessus de moi, tanguant avec la pirogue, un peu de la salive qu'il vient de me cracher à la figure encore au coin de ses lèvres. J'ai du somnoler un moment, le ciel c'est éclairci, et l'aube pointe a l'horizon. J 'essuie ma joue et d'un coup sec rejette son crachat sur ce qui reste de son bermuda.

« T'es qu'un con Ismael. Je l'ai su au premier coup d'oeuil mais ils n'ont pas voulu m'écouter. »

Il commence à rire, un rire dément, sans humour, un sourire qui ne touche jamais ses yeux mais déforme ce qui est visible de son visage contre l'aube. C'est la faim, la faim lui fait oublier ou il est, ce qu'il risque et lui donne le courage de l'illuminé dans le désert prêt a tout pour croire en l'oasis qu'il sait n'existe pas. Il rigole cet abruti, il croit sûrement m'impressionner son corps chétif secoué de grelots contre le soleil, son visage n'est plus qu'une ombre, il ouvre la bouche pour parler, je commence a ouvrir la mienne prêt a lui dire de la fermer avant que je ne le noie mais sa voix prend de l'ampleur et semble venir d'ailleurs.

« Tu as voulu faire le héros Ismael, Ismael champion des infortunés et roi des damnés, mais tu as perdu Ismael, tu peux avoir toutes leurs vies sur la conscience, tu peux jouer le martyr si tu veux mais ma vie est a moi. »

La faim doit me jouer des tours aussi, ma tête tourne avec chaque mot qu'il crache en ma direction. Je me lève pour le regarder droit dans les yeux mais il me pousse du pied contre le bois, regarde vers le ciel, et plonge dans l'eau glacée...je me précipite contre le bord de la pirogue, mais mon bras est trop court et effleure a peine son talon.

« Laisse le Ismaël. » me dit un des vieux « Il a fait son choix. »

Nous le regardons s'éloigner, derrière la troisième vague il disparaît soudainement et réapparaît plus loin, encore une vague et il réapparaît encore, mais après plus longtemps, encore une vague, et il ne remonte plus.

Le vieux me met la main sur l'épaule.

« Tu ne peux pas t'en vouloir Ismael, nous aurions tous fait la même chose si nous avions pu. Il ne s'attendait pas à ce que ça vienne de toi. Quoiqu'il arrive ce n'était pas ta faute.'

Ouais ils auraient tous fait la même chose, sauf que personne n'avait rien fait, il l'ont juste laissée la a hurler jusqu'a ce que je...connard de Famera, ah il le connait son métier ça...et on est plus que neuf...

Allah qu'elle ne se réveille pas, pitié…

Je la couvre doucement du drap, pour qu'elle garde chaud et ne se réveille pas subitement alertée par mon absence. Je regarde le dernier bout de son épaule disparaître sous le tissu, le chocolat de sa peau disparaître et ses cheveux, attachés en que de cheval pour la nuit sont la dernière chose que je vois d'elle…a-t-elle jamais porté des vêtements ? Dans ma tête non, dans les images que je me forme en essuyant les gouttes d'eau salée sur ma figure elle est nue comme au premier jour et belle et souriante, parfois colérique et rusée, parfois triste mais splendide, dans sa tristesse une tragédie africaine…je n'ose même pas lui déposer un baiser chaste sur le front, elle le sentira, et si elle se réveille, je n'aurais pas la force de la confronter, je ne trouverais pas le courage de partir…

Mon choix est fait de toute façon, autant abréger les souffrances, j'ai dit non à Abidjan et au Cap, non à Nairobi aussi, qu'est ce que je vais faire à aller chercher fortune dans des pays qui se cherchent encore…Famera est sur de lui, et nous sommes vingt a partir, avec assez de vivres pour une semaine, de quoi festoyer tout du long il dit …

Je lui aie laissé la lettre qu'elle m'avait demandée. Qui va la lui lire ? Comment ne pas être sur qu'un de ses petits sai-sai venu de l'intérieur comme nous ne vont pas en profiter pour détourner mes mots et lui faire croire en un abandon lâche et sans cœur de ma part, mais elle est intelligente, combien de gens lettrés se sont retrouvés devant elle, malades a se rendre compte que la jeune inculte debout devant eux peut les tourner en bourrique sans effort...elle trouvera quelqu'un de confiance inch'allah, et elle pardonnera, et attendra…je lui ait laissé assez pour rentrer au village et vivre la bas comme une reine le temps de mon départ, si Famera n'était pas la, je la laisserais bredouille, et qui pourrait faire ça ? Mais je perds trop de temps à réfléchir, trop de temps à penser et chaque minute qui passe le lit reste vide…

« Je ne serais pas long. » dis-je en tirant doucement la porte derrière moi.

Dans trois jours, quatre tout au plus, les Iles Canaries, et après cela l'Espagne et les portes ouvertes à l'Europe, qu'y faire je ne sais pas, mais je retrouverais l'Espagnol, et il me donnera un coup de main j'en suis sur, et puis comme ça peut être ma mère sera-t-elle fière de moi ? La plage n'est plus qu'à une vingtaine de mètres, et nous sommes tous prêts…

Je peux lire la peur dans les yeux de beaucoup d'entre nous. Famera et ses beaux discours les rassure quelque peu, mais un manchot capitaine ? Bah, on est vingt, de quoi se relayer derrière les rames et compenser son manque par notre force. Sans un mot nous embarquons les vivres à bord et les bombonnes d'eau, un festin comme dit Famera. Je remarque que comme moi, tous sont venus seuls. Certains le sont peut être tout simplement, mais je crois qu'on a tous la même histoire, personne ne veut être vu en train de fuir, personne ne veut faire des promesses qu'il n'est pas sur de tenir, personne ne veut abandonner les siens et les regarder droit dans les yeux ce faisant…Alors on monte tous en silence. Je reste derrière avec Mustafa, un petit jeune de Louga, pas plus de seize ans je dirais, pour pousser la pirogue à flots et nous lancer dans l'aventure…dans trois jours, quatre au maximum un autre monde…

Quatre jours plus tard, il n'y a plus trace des Iles canaries qu'il n'y a trace de Tokyo…

Personne n'a fait le grand plongeon ses deux derniers jours, mais personne n'en a la force. Nous prenons a peine un verre d'eau par personne et par jour, et la bombonne se vide sous nos yeux. Je n'avais jamais vu le soleil comme ça, il te frappe au visage sans pitié, il se reflète sur l'eau et t'éblouis. La nuit le vent bat la pirogue de droite a gauche, nord sud, est ouest, comment savoir ou l'on est ? L'Afrique doit être proche mais comment en être sur ? Qui a la force de ramer ? La nuit je suis reconnaissant au vent malgré tout qui emporte l'odeur d'excréments au loin, je souris en me disant que quelqu'un sur la côte doit en attraper une effluve et mettre une claque a son voisin…mais je n'ai la force de rire que dans ma tête, mes lèvres sont trop sèches et chaque sourire me fait mal. Le plus difficile c'est de regarder les vieux, ils dorment toute la journée, un jour, si il en reste, un ne se réveillera pas, et qui le jettera par-dessus bord ? Est ce que quelqu'un essaiera de le manger ? Ce sont la mes préoccupations, je sais qui le jettera : MOI, moi parce que personne d'autre ne semble conscient, tous perdus dans leur rêverie, leurs songes, leurs regrets, ceux qu'ils ont laissé derrière avec des promesses pleines d'eau salée, et Nabou, Nabou au village inch'allah, coiffant ma mère le matin, peut être même ce matin.

Une bagarre a éclaté hier, elle n'a pas durée longtemps, Mustafa a essayé de se ruer sur la bombonne d'eau mais il n'a même pas la force de marcher, Mamadou l'a frappé, un coup de poing ridicule, et Mustafa a pleuré, pleuré toute la nuit durant, le peu d'eau dans son corps se vidant avec les larmes. Il n'a peut être même pas eu le choix, moi au moins j'ai choisit, j'ai fait le mauvais choix, mais j'ai choisit, lui c'est sa famille qui a insisté, qui a-t-il laissé derrière, ou est sa Nabou ?

Et les deux vieux dont je ne connais même pas le nom. Elle avec son regard voilé sous ses yeux maintenant fermés, lui avec son chapelet, serré dans son poing fermé, que pensaient ils ? A leur age ? Qu'ils allaient devenir footballeur, ballerine ? Je rigole encore dans ma tête, rien que l'idée d'elle tentant un grand écart est trop pour mon pauvre cerveau, encore un jour, deux maximum, et la bombonne sera vide, et la…

Une semaine maintenant, et le festin arrive à son terme, un bout de pain par jour est tout ce que l'on peut se permettre en espérant arriver bientôt. Famera lui, fume, et fume, et fume, si il y une chose dont il n'est pas a court c'est bien de ganja, et ça, ça va pas nous aider, malgré ses mots braves je sens bien que lui aussi a des doutes, mais il le cache bien…

« Ecoute Famera… »

Il me repousse.

« Fout moi la paix ! Tu es qui toi, tu veux donner des conseils ?! Ferme ta gueule et rame ! »

Son attitude commence a m'énerver, on peut prendre les gens de haut quand on a raison, mais pas quand on la vie de vingt personnes entre ses main, dans sa main et passe ses journées défoncer a rigoler tout seul, et son regard lorgne sur Aissatou qui a quinze ans et le remarque bien et fais de son mieux pour l'ignorer. Alors je rame, mais le rêve est brisé, mais l'espoir n'est pas perdu, pas encore, alors je rame…

On me secoue doucement l'épaule, je résiste un peu, une brise s'est levée et apporte un peu de fraîcheur sous le soleil, j'avais oublié ou j'étais d'ailleurs, et ma désorientation au réveil s'ajoute a l'horreur de ce que j'ai sous les yeux : Mustafa est mort, ou en train de, son bras est pendu au dessus du navire, ses dents et bouche ensanglantés, je le tire vers moi, et le sang de son artère coule dans la pirogue et m'éclabousse le visage. Ses yeux sont vides et distants et il respire a peine, seize ans, peut être, la vieille est allongée par terre, sa position n'a pas changée depuis que je l'ai regardée mais au premier coup d'oeuil je remarque qu'elle ne respire plus, cela n'aide pas que le vieux regarde au loin, derrière la pirogue ou une tache sombre flotte a la surface de l'eau. Je n'ai pas besoin de demander, a quoi bon, un regard rapide sur le peux que nous sommes est suffisant, Mamadou aussi nous a quitté…Je me demande bien ce qui peux motiver un homme a se laisser mourir alors qu'il y a un lendemain même douloureux, je me souvient d'un morceau de hip hop attrapé sur le CD d'un touriste a Mbour : Frerot, rien ne sert de courir, j'ai demain pour mourir, mène ma vie du mieux q'je peux mes deux mains pour me nourrir. On est a bout de course, deux mains qui ne servent a rien, un lendemain douteux et une vie qui ne nous mène a la mort…

C'est le troisième jour sans vivre, et pour ce que j'en vois sans capitaine, mais je rame, je rame, et la nuit je dors, ce que je peux la où il y a de la place…

J'entends un hurlement, un cri strident qui me tire brutalement de ma torpeur, Famera est debout au dessus de Aissatou, un couteau a la main, déjà maculé de sang, et un corps par a la dérive a coté de la pirogue, ainsi vont les héros dans le monde réel, Aissatou hurle, elle hurle, chaque cri réveillant quelque chose en moi que je ne savais pas exister. Je pense à Nabou, ses yeux, ses formes, son rire, ses lèvres, ou est elle maintenant ? Y a t'il un Famera debout au dessus d'elle nu comme un ver un couteau a la main ? Est-ce ma mère qui est allongée par terre a coté dont le sang macule la lame ? Est ce ma faute ? Évidemment ! Quel homme abandonne sa femme ? Quel homme prend la fuite et laisse sa famille derrière ? Et que pensais je que l'Europe allait me relâcher après m'avoir accroché a ses charmes ? La reverrais je jamais ? Lui enverrais je l'argent promis dans la lettre, sera t elle même vivante, en proie aux Fameras de ce monde ? Tout cela me traverse en un instant, mais ce qui me tue, ce qui abat le reste de foi en moi c'est le silence des autres, le silence détourné et faible, ils n'osent même pas regarder, même participer serait une marque d'identité, de force ; mais non ils tournent le dos, certains chantent « ndeysan, ndeysan » ne se rendent ils pas compte que leur musique doit rajouter a sa terreur, a sa solitude ? Ou chantent ils pour eux-mêmes ?

« Tu vas la laisser tranquille Famera. » Je ne prends pas la peine de hausser le ton ; ni de le menacer, cela ne sert a rien dans un cas comme ça il n'y a qu'une seule voie a suivre…

« Ah le rameur se révolte, il y a mutinerie ma parole. »

Le con ; il me connaît pourtant ; et il n'a qu'une main. Que va-t-il faire lorsque je m'approcherais de lui, comment va-t-il garder son équilibre après le premier coup, comment va-t-il se parer mes coups ? Mais ça, ce sont ses problèmes…

Je ne perds pas de temps a lui répondre, mais me rue sur lui, il se retourne vif comme un serpent et sa lame effleure mon bras, je lui colle mon poing sur le nez, le couteau lui tombe des mains, j'essaie de l'attraper mais il se ressaisit vite, et dans notre élan nous secouons la barque trop fort, qui penche dangereusement et tombons a l'eau, mais maintenant, c'est moi qui ait le couteau…

Si je n'avais pas été tremblant de rage ; l'esprit embrumé par des images de Nabou plus terribles les unes que les autres j'aurais réfléchi à deux fois…

D'autres nous suivent dans la mer, les autres parviennent à faire contrepoids et rééquilibrer la barque. Famera est en dessous de moi, et me tire de sa main dans l'eau, je le chasse d'un coup de pied, plonge et poignarde sans même viser, relâchant toute ma rage dans des élans freinés par le poids de l'eau ou tout se ralentit, ou pour chaque seconde j'ai une heure de vie, et ou, loin de ma conscience aveugle, avec chaque coup de couteau je nous rapproche tous de la mort…

Son corps remonte a la surface, l'eau maculée de sang entoure la pirogue, haletant, je tends la main vers les autres, mais aucun n'ose me toucher, et qui leur en voudrait, un fou enragé, dégoulinant d'hémoglobine au regard furieux, mais je suis a bout de souffle et si ils ne m'aident pas…

Je vois le visage d'Aissatou, et sa main se tendre vers moi, et Mustafa derrière qui la retient qu'elle ne perde pas l'équilibre et tous deux me font remonter.

Je jette le couteau par-dessus bord et m'adresse aux autres passagers :

« Je suppose que je vous doit des remerciements. »

Mais ils ne m'écoutent pas, tous sont tournés vers le corps de Famera que le courant emporte le long du navire, et la…la je comprends tout, la je me rends compte que dans ma haine, j'ai perdu la raison, et que pour le bien de tous il aurait mieux valu que je meure, mais je n'aurais jamais laissé Aissatou comme ça, par ce que la, inconscient romantique que je suis, j'ai tué la seule personne capable de nous guider…

Dois je en dire plus ? A quoi bon ? Il n'y a plus que le vieux et moi, nous n'avons plus d'eau, plus de force, nous nous tenons tous deux a l'opposé l'un de l'autre, lui en queue de la pirogue et moi en proue. Je n'ai plus la force de penser, ni de me souvenir, tout ce que je vois est l'image de ma femme, en filigrane le long du ciel, mais elle ne m'est plus réelle, elle est une étrangère, un fantasme, toute une vie nous sépare maintenant, la distance est minime, le temps l'est encore plus ; cette pirogue s'est véritablement transformée en vaisseau spatial au final et m'a téléportée sans bouger…le vieux me fait un faible signe de la main, je lui réponds sans cœur ; conscient tout de même que du monde et de l'humanité, qui m'était si proche et si cher, il n'y a plus que lui, et dans ces derniers moments, il n'y a jamais eu que lui, ébahi, je le voit faire appel a ses dernières forces, se hisser debout, s'appuyant sur un banc. Il me fait un dernier signe de la main et se laisse tomber à l'eau. Il est sûrement mort avant de l'avoir touchée…

Le soleil me brûle véritablement maintenant, ma peau est desséchée, je remercie dieu de ne pas avoir de miroir, de ne pas avoir la force de voir mon propre reflet dans l'eau. Mais une chose reste sur, je ne mourrais pas dans cette pirogue. Qu'elle aille en enfer ou au Cap Vert, mais ça sera sans moi, moi, Ismael, je mourrais libre, je parcourrais le peu de chemin que la vie m'autorisera encore à parcourir et je mourrais libre, les yeux tournés vers les cieux et mon esprit dans l'océan…

Je me lève a mon tour, chaque muscle, chaque articulation criant de douleur a chaque mouvement et me laisse aller, tomber a mon tour dans la mer qui m'avait semblée, il y a une éternité de cela comme mon seul espoir…

Je me laisse bercer par les vagues, sous le soleil de la fin d'après midi, et le vent m'amène une odeur connue, une odeur de sable battu par les vents, au loin a gauche, je vois les reflets du désert et la ligne de la côte, mais je n'y arriverais jamais, et pourtant au loin je crois distinguer une jeune femme me faisant signe, agitant la main en ma direction, nue comme au premier jour, son corps absorbant la lumière, mon regard, mes yeux, et ma vie, Nabou…

« Nabou ! Nabou ! Où vas-tu ?! Ca ne sert a rien de courir ! Quand il t'écrira tu auras sa lettre, en attendant aide moi avec le feu ! »

« Je ne peux pas t'aider aujourd'hui Mame Fatou, il doit être arrivé maintenant, et je lui manque comme il me manque. Tiens prends cet argent, il te sera utile jusqu'à ce que nous t'en envoyons plus, ce soir, je pars le rejoindre… »





0

| Email this story Email this Short story | Add to reading list



Reviews

About | News | Contact | Your Account | TheNextBigWriter | Self Publishing | Advertise

© 2013 TheNextBigWriter, LLC. All Rights Reserved. Terms under which this service is provided to you. Privacy Policy.