La parenthèse

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Status: In Progress  |  Genre: True Confessions  |  House: Booksie Classic

Submitted: August 29, 2017

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Submitted: August 29, 2017

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Pourquoi ai-je fait ça ?

Je ne sais pas vraiment. Un autre rendez-vous chez le notaire, en espérant que ce soit le dernier, et que ces histoires d’héritage arrêtent de ne nous pourrir régulièrement. Il s’agissait cette fois de se débarrasser d’un bout de terrain, propriété familiale inutile, dont on se demande bien comment elle a été acquise. Parce que, soyons honnête, il faut avoir un sérieux grain pour entrer en possession d’un terrain divisé en trois parcelles isolées, à une dizaine de mètres les unes des autres. L’une d’elle venant même s’intercaler entre la rue et une habitation, et les deux autres accessibles uniquement sur autorisation expresse des riverains, devant être renouvelée à chaque fois. Un accès tellement recherché que cette autorisation n’a jamais été demandée.

Il paraît qu’un oncle, qui s’occupait de toutes ces formalités pendant un temps trop considérable pour ne pas susciter l’admiration, avait voulu vendre ce terrain aux riverains pour un euro symbolique. J’ai peine à croire que cette vente n’ait pas été conclue, mais c’est bien vrai, et c’est à cela que je dois le bonheur d’aller en personne déclarer mon renoncement à cet héritage.

Douze heures de routes aller-retour, plus les pauses. Sans doute la quinzaine d’heures la moins rentable de mon existence.

Mais j’étais heureux de faire tout ce chemin, d’autant plus heureux et excité que j’étais presque arrivé. La route m’avait paru interminable, et je sentais mon cœur battre à crever le ciel en pensant que j’allais enfin la retrouver. Deux ans que je ne l’avais pas revue, dix que je n’avais plus été seul avec elle plus de quelques minutes. Son image dans mes pensées s’était raréfiée, presque disparue, et il avait suffit d’une vieille carte postale aperçue dans un tas de papiers à trier pour repêcher des années de sentiments enfouis.

 

J’ai une vague idée du fonctionnement de la mémoire, du moins je pense avoir compris l’essentiel de ce que j’ai pu lire et voir sur le sujet, résumant nos connaissances actuelles. La mémoire est une collection de clichés, de photos. Chaque instant que notre cerveau perçoit est une combinaison unique d’activation et de désactivation des millions de neurones qui le composent. Chacun de ces neurones ou groupes de neurones correspond à une image, une odeur, une émotion perçue. En figeant la combinaison d’un instant, on crée un souvenir. De la même façon qu’écouter de la musique active dans une certaine mesure les zones du cerveau qui nous seraient nécessaires pour la jouer nous-mêmes, se souvenir revient à réactiver une combinaison de neurones spécifiques.

Je sais aussi que la mémoire s’entraîne et s’entretient. Une combinaison, un lien entre les neurones, les neurones eux-mêmes, s’ils ne sont pas stimulés, s’affaiblissent avec le temps. Je me représente souvent cela comme la sédimentation au fond des océans. Chaque élément, du plus petit grain de sable au navire échoué, vient s’ajouter à la pile des expériences passées. Des chaînes, cordes, et fils, les relient à la surface, notre conscience présente. Ainsi avec le temps les souvenirs sont recouverts par d’autres, et les cordes s’abîment. Il devient plus difficile de tirer de vieux souvenirs jusqu’à la surface sans casser la chaîne, s’embourber, ou laisser trop de sable, de rouille prendre prise et déformer les composants de notre mémoire.

J’ai appris aujourd’hui que l’océan est injuste et inégal. Il ne réserve pas le même traitement à tous les navires échoués. Il suffit de quelques mots griffonnés sur une vieille carte postale pour qu’un paquebot gigantesque, enfoui sous des années de sédimentation, rattaché à la surface par un mince fil doré, remonte intact, flamboyant.

 

Et ça fait mal. Mal à hurler de douleur, à chialer de désespoir.

 

Le torpillage du FS Charlie avait été long et douloureux. Sa résurrection, soudaine et violente. J’avais passé des années à l’enfouir méthodiquement, à oublier les voies navigables qui menaient à lui, à rediriger ses messages vers un bâtiment plus sage, plus calme, qui se contenterait d’amitié. Celui-ci venait d’être oblitéré, dégagé sans ménagement de la croisière tranquille sur laquelle il s’était laissé glisser. Et chacun des éclats de sa carcasse, chaque rivet expulsé, était venu se loger dans ma poitrine à présent meurtrie.

 

C’est une chose de s’imaginer dans les situations les plus romantiques, voire érotiques, avec quelqu’un : une amie dont on est secrètement amoureux, une chanteuse qu’on trouve particulièrement belle, une prof sur laquelle on a flashé… C’est agréable, un peu illusoire, mais surtout ça reste sous contrôle et sans grande conséquence. En revanche, quand le subconscient prend le pas, c’est autre chose. Quand votre cerveau décide, pendant le sommeil, de vous offrir un baiser avec celle qui vous hante, de vous faire ressentir la chaleur, le plaisir, la douceur sucrée de ses lèvres, on ne s’en remet pas comme ça. Et quand ce même cerveau s’arme de vaisseaux fraîchement extirpés des abysses de vos souvenirs pour vous faire revivre, dix ans après, ce délicieux supplice, intacte et décuplé, les dégâts sont considérables. Je m’étais réveillé ce matin là avec pour seule envie celle de la rejoindre et de l’embrasser. Je m’étais réveillé avec la certitude que parmi les choses baignées de regret qui traînent dans mes souvenirs, l’une des plus importantes, et peut-être la seule à laquelle je pouvais remédier, c’était de ne l’avoir jamais serrée dans mes bras.

Alors j’avais cédé. J’avais mis sur pied le scénario du notaire en quelques heures, raccroché ça de manière assez intelligente je dois dire avec une histoire, franchement saugrenue, mais que ma mère a cru sans peine, m’assurant une couverture convaincante, et j’étais parti. Enfin, pas tout à fait. J’avais d’abord voulu laisser passer un peu de temps. Je voulais me convaincre que ces sentiments allaient repartir comme ils étaient venus, que le navire allait à nouveau couler paisiblement. Les grains de sable s’écoulaient, mais le cocktail de désir et de souffrance ne suivait pas son exemple. Au bout de quelques heures, je ne tenais plus. Prétextant une adresse égarée, je reprenais contact en toute innocence, et entretenait une conversation enjouée sur la santé de nos enfants distincts, nos fatigues respectives et le lien étroit entre ces deux éléments. Encouragé par les nombreux smileys de baisers (envoyés, je le crois, sans arrière-pensée) et les surnoms affectueux, l’échange s’est cependant assez vite transformé en une déclaration d’amour des plus sincères, modérée toutefois par la réalité de nos foyers respectifs, et l’assurance, plutôt honnête, d’une simple envie de parler en toute franchise, sans volonté de bousculer nos quotidiens. Elle avait réagit de façon très plaisante. Elle donnait à la fois l’impression d’être surprise et de savoir à l’avance tout ce que je pouvais lui dire. Je retenais surtout qu’elle semblait touchée, heureuse et exprimait un désir de me revoir. Si l’activité physique prolonge l’espérance de vie, mon cœur venait de gagner dix ans.

 

Il en gagnait vingt de mieux quand elle ouvrait la porte.

 

Posez un glaçon sur votre bras, et il finira par vous brûler. Plonger votre regard dans les yeux d’une femme pour laquelle vous redécouvrez un amour indestructible, et votre cœur se gorgera de bonheur jusqu’à en devenir douloureux. Que j’aime cette douleur. Je ne pu me résoudre à une simple bise amicale, et la serrait contre moi. Elle se figea un instant, puis je sentis son corps se détendre, ses bras m’enlacer. J’avais les yeux humides, le souffle hésitant d’un enfant qui pleure à chaudes larmes. Redressant la tête, nos lèvres se sont effleurées, rencontrées, affrontées. C’était bon. Ces lèvres que j’avais tant désirées, que j’avais voulu oublier, rétrograder. Ces lèvres s’offraient à moi, et je n’en perdait rien. Je savourai chaque repli, chaque recoin secret. Plus rien n’existait. Seuls nous deux et l’échange d’un profond amour que nous avions savamment refoulé pendant des années.

Mes mains reprenaient lentement leurs esprits et commençaient à caresser son dos, sa nuque, ses cheveux. Ses mains imitaient les miennes, ou inversement. Nous avons passé le plus doux des moments, seuls enfin, nous avons lâché prise sur ces sentiments qui nous liaient et nous séparaient.

Je n’ai pas peur de la mort. J’ai peur de la solitude éternelle. Mais à cet instant, lové dans des bras de tendresse amoureuse, j’aurai pu mourir.

 

Nos bouches se sont quittées en même temps que nous. Nous allions retrouver nos vies et notre amitié, plus forte et plus humble de savoir qu’elle ne pourrait jamais rivaliser avec cet instant d’abandon.

 

Ce fut la plus merveilleuse parenthèse.


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