Rencontre sous le Pont

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Status: Finished  |  Genre: Fantasy  |  House: Booksie Classic

Une rencontre surprenante en bord de Meuse dans la nuit...

Rencontre sous le pont

par Bruno Roggen


 

Samedi avant la Pentecôte, il y a maintenant une quinzaine d’années, j’étais allé pêcher l’anguille à Yvoir, au confluent de la Meuse et du Bocq. Sans succès, je dois dire. Pour l’anguille, c’était trop tôt dans la saison. Je rentrais donc bredouille, à pied, en me dirigeant vers le pont du chemin de fer d’Anhée. Pour arriver chez moi, il fallait que je traverse la Meuse en empruntant le passage pour piétons sur ce pont métallique.

Comme les anguilles mordent le mieux quand il fait noir, j’étais resté jusque fort tard avant de plier bagage. A quelle heure exactement je suis parti, je ne m’en souviens plus. Il peut bien avoir été près de deux heures du matin.

Après avoir traversé le pont métallique, j’ai descendu le petit sentier qui mène au chemin de halage. L'air nocturne était frais et les buissons sur les deux rives de la Meuse commençaient à être secoués tout à coup par un vent fort violent. En même temps, un étrange phénomène s’est produit: je pouvais voir toutes sortes de teintes différentes sur le halage aussi bien que sur la Meuse alors que ma lampe de poche surveillait le sol.

Ceux qui connaissent les parages savent que ce n’est pas le genre d’endroit avec des lampadaires. Il me restait encore quelques centaines de mètres à parcourir avant d’arriver chez moi au Caillou. Bien que j’aie trouvé ce qui se passait étrange, je ne me suis pas posé de questions, et je n’étais pas inquiet non plus.

Tout à coup, le vent est tombé, les effets de lumière ont disparu et à nouveau il faisait nuit noire. Heureusement, j'avais toujours ma lampe de poche sur moi, sinon c’aurait été une promenade très sombre. Sans cette lumière artificielle, je pouvais à peine voir cinq mètres devant moi, car des nuages sombres annonçant un orage bloquaient le ciel.

C’est précisément à ce moment-là que je suis devenu inquiet. Je fredonnais en marchant dans l'espoir de ne rien surprendre dans les buissons. Parfois, des renards se déchaînaient ici, mais ils ne m'inquiétaient pas. Ce sont leurs cousins plus costauds, les loups, dont j’avais peur. Les observations de ces fauves devenaient de plus en plus fréquentes en Wallonie, bien qu’à Anhée aucun loup n’ait encore été repéré jusque-là.

De temps en temps, j'entendais quelque chose dans les buissons. Aucune raison d’avoir peur: je me suis rappelé qu’il n’y avait rien de dangereux ici. D’ailleurs, les vrais prédateurs sont beaucoup trop silencieux pour se faire remarquer. C’est une de leurs tactiques de chasse.

J'ai donc continué à marcher, à fredonner et à balancer mes clés autour de mon doigt en espérant que le tintement garderait également les animaux alertes de ma présence.

Enfin, j’ai pu voir une éclaircie dans le ciel. J’ai pu éteindre ma lampe de poche alors que j’étais arrivé sous le pont du chemin de fer et que je n’étais qu’à cinq minutes de chez moi. Une fois que j’étais sorti de sous le pont, les étoiles étaient sorties également et il y avait un éclat de lune.

A cause du clair de lune, je pouvais juste voir qu'il y avait quelque chose sur la rive, une forme obscure qui semblait bouger. J'ai rallumé ma lampe de poche pour découvrir que c'était une femme. C'était étrange, ai-je pensé. Il était tard dans la nuit. Les gens étaient tous au lit, en train de dormir. D’ailleurs, à ce temps-là, ils étaient assez dispersés ici, comme il n’y avait encore qu’une douzaine de maisons dans ce nouveau lotissement du Caillou. Il n’était pas très courant de croiser quelqu'un sur le chemin de halage, contrairement à maintenant. Surtout après la tombée de la nuit, l'endroit était désert...

En me rapprochant, j'ai réalisé que la femme se tenait contre le bas rail qui forme rampe et qu’elle regardait dans l'eau.

"Tout va bien?" lui ai-je demandé.

Elle s'est précipitée vers moi, m’a regardé fixement en disant: "Je ne savais pas que quelqu'un d'autre était ici."

Désolé de vous déranger, je dois juste passer. Je ne voulais pas vous effrayer ou vous importuner." J’ai répété ma question: "Vous allez bien?"

En me rapprochant, j'ai réalisé qu'elle ne portait qu'une chemise d'homme et pas de chaussures.

"Êtes-vous sûr que vous allez bien?" ai-je demandé pour la troisième fois.

Oui, oui! Je viens de me disputer avec mon petit ami.”

"Oh." Je ne savais pas très bien quoi lui dire. En prenant de l’âge, je suis beaucoup mieux avec les animaux qu'avec les gens.

Eh bien,” l’ai-je avertie, “Vous ne devriez pas être seule ici.”

Ce n’est pas la grande ville ici,” m’a-t-elle répondu. “Je ne pense pas avoir à me soucier de me promener ici la nuit. Et si l’on se tutoyait?”

"D’accord. Je voulais dire à cause du risque de trébucher dans le noir et de tomber dans la Meuse."

"Oh, ça? Ne te tracasse pas!"

Ma maison n’est pas loin. Je peux t’emmener quelque part en voiture,” lui ai-je proposé. “Tu as un endroit pour passer la nuit?”

"Pas vraiment."

Ou tu peux simplement attendre ici. Je chercherai ma voiture et je viendrai te prendre. En principe, il est interdit de rouler sur le chemin de halage, mais pour une fois… Je ne serai pas si long. Je peux t’emmener en ville, à Dinant. Les hôtels sont toujours ouverts.”

Non merci. Pourquoi ne restes-tu pas ici, avec moi?”

Euh… ça ne me tente pas vraiment.” dis-je sans savoir quoi dire d'autre.

Elle s’est retournée à la recherche de la Meuse.

"Mais si, reste! Regarde l'eau, elle est si paisible."

"Oui, mais ne te trompe pas: elle est traîtresse, surtout si proche du pont. Autour des piliers, il y a toujours des remous dangereux.”

"Regarde juste l'eau."

"D'accord."

J'ai regardé et elle était en effet assez calme.

"Tu n'aimes pas sauter de la berge, n'est-ce pas?" a-t-elle demandé en riant.

"Non, je ne pense pas. Pourquoi demandes-tu?"

"Parce que tu es sous un pont au milieu de nulle part. On pourrait tous les deux sauter dans l’eau, sans vêtements."

Eh bien, voilà une idée farfelue. Je n’y pense même pas. Je me sens bien, tout habillé. Et toi, n'as-tu pas froid?”

Eh bien, je suppose que cela semble être mon cas, avec seulement cette chemise... Mais je n’avais pas beaucoup de choix. Je me suis disputée avec mon mari. Je viens de sortir de notre maison en courant.”

Et elle est où votre maison?”

Euh… Assez loin d’ici. A Godinne.

Devais-je la croire? J’avais mes doutes:

Et comment es-tu arrivée ici? Godinne, c’est quand même à huit kilomètres d’ici, non?”

En courant, et en nageant.”

En nageant? Contre le courant de la Meuse?”

Bof, pour moi, avec ou contre le courant, ça ne fait pas de différence. Il faut savoir appliquer les techniques adéquates…”

Je pensais que tu avais dit que tu t'étais disputée avec ton petit ami?”

Ouais, bien sûr, oui, c’est ce que je voulais dire. Je veux dire que nous sommes ensemble, comme si nous étions mariés.”

J'ai commencé à me sentir très mal à l'aise. J'ai reculé et j'ai commencé à marcher dans la direction où est ma maison.

"Où vas-tu?" a-t-elle demandé.

"Je reviens tout de suite. Je vais juste chercher ma voiture. Ensuite, je t’emmènerai à Dinant.” lui ai-je promis, même si je me sentais de plus en plus bizarre et que je ne pensais pas vraiment que je reviendrais.

Donc, pas de chance que tu restes ici avec moi?”

Non, je pense que je devrais y aller.”

Elle a commencé à se fâcher.

"Reste avec moi!"

Cela sonnait comme un ordre. J’ai encore fait quelques pas dans la direction de ma maison.

Veux-tu entrer dans l'eau avec moi?” a-t-elle demandé.

"Non, non. Je préfère ne pas me mouiller. D’ailleurs, c’est trop dangereux. Je ne sais pas bien nager."

A ma grande surprise, elle a enlevé la chemise. "Et maintenant?"

Pour être honnête, toute nue, elle était magnifique. Si j’avais eu vingt ou trente années de moins, ce m’aurait été plus difficile de dire non cette fois. Mais depuis que j’habitais Anhée, les normes de haute valeur morale des habitants avaient eu leur influence sur moi. A l’instar de quelques exemples phares dans la commune dont je ne citerai pas les noms, je suis peu à peu devenu l’un des hommes les plus pieux, les plus dévots et les plus vertueux de l’entité. Mais cela, je ne l’ai pas dit à cette splendide femme nue. Je me suis retourné du spectacle de sa nudité aveuglante et j'ai continué mon chemin.

Je t’ai dit de rester ici!” a-t-elle crié.

Elle se mettait de plus en plus en colère.

Mets-toi simplement à l'eau. Ce sera bien, je te le promets.”

J’ai reculé, mais elle m'a suivi tout le temps de son regard perçant. Toujours en exigeant que je me mette à l'eau. Quand je me suis finalement éloigné du pont, son visage s'est tordu en un sourire diabolique et ses yeux sont devenus noirs.

Reviens, mets-toi à l'eau avec moi,” dit-elle, sa voix devenant plus profonde.

C'est alors que j'ai réalisé qu'elle ne pouvait pas s’éloigner de la Meuse. Elle y était liée comme avec une chaîne invisible. Elle est restée là en criant tout le temps. Je suis rentré chez moi en courant et j'ai verrouillé la porte.

Je ne suis plus jamais allé près du pont de chemin de fer la nuit. Une fois, environ trois mois plus tard, je suis allé pêcher avec mes amis Cyrus et Dimitri pendant la journée là où la Molignée se jette dans la Meuse. J'ai failli sursauter quand j'ai vu la femme que j’avais rencontrée près du pont. Elle était sous l'eau et m’a regardé d’un air menaçant.

© Bruno Roggen, Anhée, 23 mai 2021


 


Submitted: May 22, 2021

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