Navetteurs tôt le matin

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Status: Finished  |  Genre: Romance  |  House: Booksie Classic

Rencontre entre deux navetteurs matinaux...

Navetteurs tôt le matin

par Bruno Roggen

 

Avertissement au lecteur:

 

Ceci est une œuvre de fiction. Les noms, les personnages, les lieux, les marques, les médias, et les incidents sont le produit de l'imagination de l'auteur ou sont utilisés fictivement. Toute ressemblance avec des personnes, des événements ou des situations de la vie réelle est purement fortuite et le produit du hasard.

 

Cinquante-neuf ans, et toujours devoir prendre le même train matinal à 7h05 à Yvoir pour arriver à Bruxelles-Schuman à 8h30... Tous les matins, même le samedi, mais jamais le dimanche.

Toujours la même routine. Lire le quotidien Vers l’Avenir, manger un petit pain au chocolat, boire deux tasses de café dans le thermos brun foncé.

Chaque jour, il voit les mêmes visages. Les mêmes personnes se dépêchent et entrent en trébuchant dans les mêmes compartiments du train aux mêmes gares…

Pas aujourd'hui. A la gare de Jambes, une femme monte dans le train, aux cheveux mi-longs foncés et à la silhouette élancée. De loin, elle ressemble toujours à une jeune fille, mais elle ne l'est plus.

Un nouveau visage. Elle regarde autour d'elle et va s'asseoir au fond du compartiment. Il lève les yeux de son journal, regarde le visage tendu de la femme. Elle le voit. Elle regarde ailleurs. Il est déçu. Il continue de lire son article jusqu'à l’arrêt de Gembloux où il mange son petit pain au chocolat. Elle reste dans le train quand il descend à Schuman.

Le lendemain, elle est de nouveau là. Elle le regarde. Il lui fait signe de la tête pour lui dire bonjour. Elle ne réagit pas et fait comme si elle ne l'avait pas remarqué. Toutes les places assises à l'arrière du compartiment sont occupées. Elle vient s'asseoir près de lui. Son visage est tourné vers lui. De derrière son journal, il sent qu'elle l'observe. Il lève les yeux et essaie d'attirer son regard. Elle tourne la tête de côté et regarde par la fenêtre du train.

Pendant des jours d'affilée, c'est le même rituel. Il dit bonjour en levant la tête et en la hochant. Elle l'ignore.

Une semaine passe sans elle. Il se demande si elle a changé de compartiment, ou peut-être si elle a commencé à prendre un train plus tard dans la matinée.

Lundi après, elle est de retour. Elle a changé. Elle a l'air émaciée. Son visage montre qu'elle a pleuré. Il l'accueille comme d'habitude. Cette fois, elle répond en inclinant la tête à la japonaise pour le saluer. Elle sort un livre de poche de son sac et commence à lire. Il peut voir que c'est un recueil de poésie écrite par le poète Alfred de Musset. Ses mains tremblent légèrement. Il prend son courage à deux mains et lui parle. Elle continue sa lecture. Il toussote et se présente:

Je m'appelle Benoît. Benoît Spitaels, pour être précis. J’habite à Hun. C’est un hameau d’Anhée.”

Elle lève les yeux et essaie de sourire. "Je sais où c’est. Mon ex y allait toutes les années à l’église Saint-Christophe pour la bénédiction des voitures. Ravie de vous rencontrer. Spitaels… Voilà un nom familier."

Il sourit à son tour.

Vraiment, c'est mon nom. Aucune relation avec Guy, dit “Dieu”, pour autant que je sache. Et je ne suis certainement pas un politicien.”

"Laurence." Elle ne dit pas son nom de famille. C'est ça. Elle détourne le regard et continue sa lecture.

Le lendemain, il a deux petits pains au chocolat et une deuxième tasse dans son sac. Laurence vient et s'assoit en face de lui. Elle accepte la tasse de café, mais pas le pain au chocolat. Elle lui dit qu'elle a trente-sept ans, qu'elle est née à Thuin, habite à La Plante et qu'elle travaille comme comptable chez un antiquaire arménien spécialisé en objets d'art médiévaux au quartier du Sablon à Bruxelles.

Lui dit qu'il est veuf et qu’il travaille comme rédacteur pour une grande entreprise publicitaire New Yorkaise ayant une filiale à Bruxelles dans la Rue Hobbema, pas loin de l’Ecole Royale Militaire, mais il ne lui dit pas son âge.

Elle le regarde, hésite un instant. Puis elle décide: “J'ai eu un problème, Benoît. Je n'ai pas pu aller travailler pendant une semaine entière."

Elle le regarde. Ses yeux deviennent humides. Il est touché par sa sincérité et demande: “Est-ce que tu vas bien maintenant, Laurence?” Elle hausse les épaules pour montrer que tout ne va pas encore.

Tu peux me parler de ton problème si tu le souhaites.”

Elle hausse les épaules à nouveau. Il est clair qu'elle préfère ne pas se confier à lui. Il n'insiste pas et demande: “Penses-tu que les choses pourraient s'améliorer pour toi?” Pas de réponse. Elle a l'air très triste.

Le lendemain, elle semble encore plus mince. Ses yeux et son nez sont tout enflés. Elle a pleuré à nouveau. Elle vient s'asseoir à côté de Benoît. Il lui offre une tasse de café. Elle le boit, pensivement. Soudain, elle attrape sa main. “Tu es un homme gentil. S'ils étaient tous comme toi…”

Il est ému. Il aimerait caresser ses cheveux noirs. Il n'ose pas. “Je suis sûr que tout ira bien, Laurence.” Elle sourit. Son sourire est ironique. Benoît voit l'amertume sur son visage expressif.

Oui, bien sûr, un jour, tout ira bien. Je ne sais juste pas quand... Bientôt, j'espère."

Le lendemain, il a enfilé son plus beau costume, celui qu'il a acheté pour le mariage de son fils. Elle s'assied à côté de lui. Il lui tend un petit sac en plastique avec une boîte de pralines Godiva. Elle sourit et le remercie. Il voit qu'il l'a rendue heureuse. Cela lui donne le courage de demander: “Peut-être pouvons-nous nous rencontrer quelque part après le travail? Ou le week-end?”

Elle le regarde, abasourdie. Il pose sa main sur le genou de Laurence. Elle sursaute, l'air perplexe. Il peut voir une profonde déception dans ses yeux. Déjà au prochain arrêt, à Ottignies, elle descend du train.

Le lendemain matin, elle n'est pas là. Ni le surlendemain matin, ni le reste de la semaine. Il voit l'image de Laurence dans son esprit. Le désespoir tranquille est là. Il n'y a aucun moyen de sortir de sa solitude. La routine ennuyeuse reprend son cours.

Trois semaines après, Laurence est de retour. Elle entre dans son compartiment. Benoît n'ose pas la regarder. Il se cache derrière Vers l’Avenir. Elle le regarde. Il le sent sans le voir. Elle vient s'asseoir en face de lui.

Bonjour, Benoît. C'est encore moi, Laurence. Laurence Villemart. Je suis revenue."

Pourquoi lui dit-elle son nom de famille? Benoît lève les yeux de derrière le journal. Son visage devient tout rouge. Il ne sait pas quoi penser. Prudemment, il dit: “Bonjour, Laurence, ou Mademoiselle Villemart. Comment allez-vous? Excusez-moi pour ce qui s'est passé l'autre jour. J'ai vraiment honte.”

Je vais bien maintenant, Benoît. Ne t’excuse pas, tutoie-moi et ne m'appelle pas “Mademoiselle”. Ce que tu as fait était spontané. Je comprends. Nous sommes seuls, nous deux. La solitude est difficile à supporter. Nous faisons certaines choses par inadvertance. Ou parce que nous recherchons un peu de chaleur.”

Benoît ne sait pas quoi dire. Il regarde par la fenêtre. Dehors, le soleil se lève. La journée s'annonce belle.

Allons-nous prendre un café après-demain, après le travail, Benoît?”

La question lui vient comme une grande surprise. Il marmonne: “Je veux... je ne sais pas. Après-demain? Un café? Bien sûr, un café, boire un café ensemble, ou un thé si tu préfères… Pourquoi pas, Laurence?”

Cela me plairait, Benoît. Tu sais, après-demain, c'est mon anniversaire. J'ai décidé de changer ma vie. Aide-moi à fêter mon anniversaire. Je veux le célébrer avec toi et avec personne d’autre.”

Benoît se ressaisit. Il penche le haut de son corps vers l'avant et regarde Laurence dans les yeux. “Laurence, j'ai cinquante-neuf ans.”

Elle sourit. “J'aurai trente-huit ans après-demain. Presque quarante. Est-ce que ça importe? J'ai pris une décision ce matin. Elle te concerne.”

Benoît penche la tête en arrière et ne la regarde pas. Il n'ose pas demander ce qu'elle a décidé. Elle le sent.

Seras-tu patient avec moi, Benoît? Je viens de sortir d'une crise, tu sais.” Ses yeux deviennent humides.

Je vais essayer, Laurence. Tu dois comprendre que je suis un homme. J'ai cinquante-neuf ans, mais je suis un homme en bonne santé. Tu es jeune et jolie. Peut-être que je vais te demander des choses... Je pourrais te dire des mots que tu n'aimes pas entendre.”

Je pense que je te connais un peu, Benoît. Tu ne forceras rien, j'en suis sûre. Donne du temps au temps. Apprenons à mieux nous connaître si tu penses vraiment que j'en vaux la peine.”

Benoît se penche en arrière, sa tête contre le dossier du siège. Des larmes silencieuses coulent sur ses joues. Laurence prend un mouchoir dans son sac à main. Elle se lève, enlève les lunettes de Benoît et essuie ses larmes. Les autres navetteurs dans le compartiment ne réagissent pas. La plupart ont encore sommeil à cette heure matinale.

L'espoir tranquille est de retour. Il y a un moyen de sortir de la solitude. La routine perd ses droits.

 

© Bruno Roggen, Anhée, juin 2021

 


Submitted: May 27, 2021

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