Chaussettes à Pois

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Status: Finished  |  Genre: Romance  |  House: Booksie Classic

Dans un établissement à Namur, une rencontre se fait...

Chaussettes à Pois

 

par Bruno Roggen

 

Avertissement au lecteur:

 

Ceci est une œuvre de fiction. Les noms, les personnages, les lieux, les marques, les médias, et les incidents sont le produit de l'imagination de l'auteur ou sont utilisés fictivement. Toute ressemblance avec des personnes, des événements ou des situations de la vie réelle est purement fortuite et le produit du hasard.


 

Un matin dans “Le Temps d’un Café”, rue du Fer à Namur…

Regarde-moi ça, Laure! Un vieux avec de l'eau dans sa cave!”

La serveuse Irène l’a chuchoté à sa collègue. Un homme âgé était entré dans leur salon de thé. En effet, ses jeans délavés étaient d’au moins dix centimètres trop courts, peut-être même plus. En conséquence, les deux femmes pouvaient voir ses chaussettes à pois. Elles n’étaient pas du tout assorties à son pantalon ou ses tennis en plastique qui venaient probablement de chez Aldi..

Il entra dans le salon un vendredi matin pluvieux de mai et se glissa derrière la cloison où il y avait une petite table pour deux personnes. Des poils piquants de ne pas s’être rasé recouvraient son vieux visage, ses fins cheveux gris étaient emmêlés et paraissaient sales. Que ce soit parce qu'il ne s'était pas lavé depuis des jours ou à cause du vent qui soufflait fort à l'extérieur, Laure ne le savait pas. L’homme paraissait étrange, mais surtout ses chaussettes à pois attiraient l'attention de la serveuse.

Elle se dirigea vers sa table et sourit: "Bonjour, monsieur. Je m'appelle Laure. Voici notre carte. Voulez-vous quelque chose à boire?"

L'homme la regarda avec des yeux maussades qui reflétaient le monde dans leur profondeur gris-vert.

"Ne me vouvoie pas, s'il te plaît," dit le vieil homme. “Tu peux me tutoyer. Je ferai ça aussi. À moins que tu ne t’y opposes, Laure? Une tasse de café. Noir."

Quelque chose avec le café? Un sandwich, une pâtisserie? Ils viennent frais de la boulangerie.”

Non, juste du café. Noir, sans lait ni sucre. Une grande tasse. Et pas d'espresso, rien de ce qui sort de ces misérables machines à café.”

"Alors, que veux-tu exactement?"

Du café tel qu'il était traditionnellement, juste du café dans une tasse. Est-ce que tu comprends ce que je veux dire? Ces autres trucs, c'est beaucoup trop fort. Cela me rend nerveux toute la journée.

D’accord… Nous avons du café peu fort dans deux cafetières. Il y a plusieurs clients qui en demandent. Je reviens tout de suite."

Laure se précipita vers la table devant la machine à café où attendaient deux cafetières en acier chromé.

Tu sembles avoir un cas intéressant à cette petite table,” dit sa collègue Irène. “Pour être honnête, il me semble un peu étrange. Un peu méchant aussi. Pas d'ustensiles pointus pour celui-là."

"Hmm... peut-être," dit Laure. “Mais il a l'air inoffensif, je pense. Nous ne pouvons pas choisir nos clients. Prenons-les comme ils viennent, nous ne pouvons rien faire d'autre. Tant qu'ils ne sont pas bruyants, ne dérangent pas les autres clients ou ne cassent pas la baraque..."

Laure sourit et se dirigea vers sa table du vieux monsieur. Elle posa la tasse de café devant lui.

Si peu de café?” demanda-t-il. "N'y a-t-il pas de plus grandes tasses?"

Non, c'est le format standard chez nous. Nous n'en avons pas de plus grandes. Vous avez choisi sur la carte?"

"Choisi quoi? Non, je ne veux rien manger. Juste du café."

Sa voix grinçait comme une barrière rouillée qui s'ouvre.

"D'accord,” dit Laure. “Si tu changes d'avis, appelle-moi."

Il grommela quelque chose que Laure ne savait pas comprendre . Après environ une demi-heure, il tira la manche de Laure alors qu'elle passait à sa table. "Je suis prêt à régler la note. Combien je dois?"

De son index pointé, il a indiqué que la serveuse devait le conduire à la caisse.

"Je dois imprimer le ticket avec ton addition." dit-elle en voyant le vieil homme s'impatienter.

Je n'ai eu qu’un café,” dit-il. “Ne compliquons pas trop les choses. Je paie en espèces, en noir."

Il jeta un billet de dix euros sur le comptoir. "Garde la monnaie." Il décolla sur des jambes maigres et variqueuses enveloppées de ses chaussettes aux pois multicolores et sortit .

Pas vraiment bavard, celui-là,” dit Irène à Laure. "Assez bourru, tu ne trouves pas?"

"Peut-être, mais il est généreux avec ses pourboires." Laure agita le billet de dix euros en l'air. "Ce monsieur sait que j'ai besoin de l'argent. Mon propriétaire a augmenté le loyer au début de cette année, plus que l'index. Mais j'aime habiter dans mon petit appartement à Bioul, et ce type le sait..."

Une semaine après, le vieil homme revint et s'assit à la même table derrière la cloison. Laure regarda ses pieds et réprima un rire. Il portait à nouveau ces mêmes chaussettes à pois, mais cette fois, les couleurs étaient différentes.

"Je suis contente que tu sois revenue," dit-elle gentiment au monsieur. "Je veux te remercier pour le pourboire généreux, mais tu n'étais pas obligé de me le donner."

Il la fixa de ses yeux gris-vert, mais il ne dit rien.

"Je suis sérieuse. C'était trop."

Il cligna des yeux deux fois, puis désigna les cafetières derrière le comptoir.

"Du café? Bien sûr, tu veux du café. Noir, non?"

D'un regard, il réduisit la serveuse à une idiote balbutiante.

"Je reviens tout de suite." Laure se retourna et se précipita vers la zone de sécurité derrière le comptoir.

"Je vois que Monsieur Gros Pourboire est revenu." dit Irène. Mais soudain, elle a eu une expression inquiète sur le visage. "Laure chérie, tu vas bien? Ton visage est soudain si pâle. Qu'est-ce qu'il a dit? T’a-t-il dit quelque chose d'obscène? Ou peut-être t’a-t-il offensée ou humiliée?"

"Non, Irène, ne te tracasse pas. Il n'a rien dit. Pas un mot. Je ne perds généralement pas facilement les pédales, mais cet homme..."

Laure contrôla ses nerfs et se concentra sur la préparation d'un pot de café frais.

Ça va aller”, dit-elle. “J’ai un petit passage à vide. Mes règles arrivent dans trois jours . C'est peut-être ça.”

Elle se dirigea vers la table du client. "S'il te plaît." Elle posa la tasse de café fumant devant lui. Il fit signe à la serveuse de le laisser et à travers la fenêtre son regard revint sur le passage dans la Rue du Fer.

Lorsqu'elle passa un peu plus tard derrière la cloison, l’étrange client était parti. Il avait laissé dix euros sur la table. Alors cette fois, Laure imprima son ticket, mit le billet de dix euros dans la caisse et la monnaie de change dans sa poche.

Etrange, mais elle ne savait pas sortir l'homme de son esprit. Qu'est-ce qui la forçait à penser à lui tout le temps? Elle se le demandait...

Le vendredi suivant, elle revint de la cuisine avec une commande d’omelette aux champignons pour un client. Elle leva les yeux pour voir le monsieur âgé détendu, assis à sa table préférée. Laure regarda ses pieds. Oui, il portait toujours ses chaussettes folles à pois. Sans dire un mot, elle posa une tasse de café noir devant lui. Des vapeurs aromatiques dansaient vers le haut et le nez de l'homme semblait les renifler. Ce vendredi, il semblait de bonne humeur. Il dit allègrement ses remerciements et tapota légèrement la main de Laure alors qu'elle se retournait pour partir. Elle lui sourit faiblement et le laissa seul.

Un peu plus tard, il lui fit signe et lui demanda une autre tasse de café. Il n'en avait jamais demandé une deuxième jusque-là.

Laure lui apporta son deuxième café. Cela se passa sans qu'ils échangent un mot. Quand il partait, il laissa un billet bleu de vingt euros sur la table.

Cela devint la routine du café du vendredi bizarre du vieil homme. Parfois, il ne buvait qu'une tasse, parfois deux, et il payait toujours dix euros par tasse. Laure essaya deux fois de plus de le convaincre d'arrêter de laisser de si gros pourboires, mais il la regarda d’un regard acéré en secouant la tête.

Tous les vendredis, l'homme revenait prendre son café. Sans faute, ses pieds étaient décorés des chaussettes colorées au motif à pois... Un vendredi, Laure lui demanda sur un coup de tête: "Tu veux que je t'apporte un petit-déjeuner pour accompagner le café?"

"Non. Juste du café."

"Tu sais, notre cuisinier fait des omelettes très savoureuses."

"Juste du café. Du café, c'est bien." Il se gratta la joue de ses longs doigts fins. Laure vit des traces de peinture sous ses ongles mal coupés. Les couleurs correspondaient aux pois de ses chaussettes. Cette pensée fit sourire Laure.

"Y a-t-il quelque chose de drôle?" demanda-t-il. Sa voix se durcit et son visage s'assombrit sous le chaume de sa barbe naissante.

"Non, je suis seulement curieuse... Es-tu peintre?"

L’expression de l’homme devint confuse, mais l'incertitude que Laure avait causé chez lui adoucit ses traits et fit scintiller ses yeux.

"De la peinture... Sous vos ongles."

Il jeta un coup d'œil à ses doigts comme s'il ne les avait jamais vus auparavant et posa sa tasse de café. Il mit ses mains sous la table, hors de vue.

"Non, ne les cache pas. Tu as de belles mains, avec de longs doigts élégants. D'ailleurs, si tu es peintre, ils sont créatifs. Ce n'est pas une honte d'être créatif, au contraire."

Il hésita un instant avant de remettre ses mains sur la table.

"Oui, je peins. Enfin, j'essaye de faire des tableaux.”

Cela explique le léger parfum de térébenthine que vous apportez ici. Que peignez-vous?"

"Surtout des paysages et des marines."

Des marines?”

Oui, des toiles représentant la mer. Mais je peins aussi des vues sur des lacs ou des rivières.” Il prit une gorgée de son café. "J'essaie de dépeindre les éléments sauvages et menaçants. On ne devrait pas s’attendre à des paysages doux et idylliques ou des marines avec une mer calme et de jolis bateaux de ma part."

"Es-tu célèbre? Comment t’appelles-tu? Si je veux être ta serveuse habituelle, je devrais savoir comment tu t’appelles, non?."

Cette fois, c'était à l'homme de rire: “Non, non, je ne suis pas célèbre. Je me considère en fait comme un artisan. Je m'appelle Francis Dallemagne. Ce nom est assez ordinaire et n'a aucun son artistique. J'aurais dû m'appeler Francis Bacon... Désolé, mes bonnes manières sont un peu rouillées. Je n'ai jamais été très doué pour les civilités. J'aurais dû me présenter il y a des semaines."

Laure lui tendit la main. "Je suis ravie de vous rencontrer officiellement, Francis Dallemagne."

Il lui serra également la main, la tenant une fraction de plus que nécessaire. Ses paumes calleuses témoignaient de son temps passé avec son travail manuel, seul, dans la nature ou dans son atelier...

Le vendredi après, Laure lui montra quelques œuvres d'art accrochées aux murs.

Francis, savais-tu que nous exposons et vendons des œuvres d'artistes locaux ici, surtout des Namurois, mais pas tous? Je suis sûre que notre patron serait heureux d'ajouter tes peintures aux autres. Personne ne peint des paysages sauvages et des mers orageuses.”

"Je ne viens ici que pour le café." Francis prit une gorgée. "Et pour te voir sourire."

Laure sentit la chaleur envahir ses joues qui devinrent tout rouges et cacha à moitié son visage derrière ses mains levées.

Non, Laure. Si je ne peux pas cacher mes mains, tu ne peux pas non plus cacher ton sourire."

Laure laissa tomber ses mains et rit: "C'est vrai. Je n’ai rien à redire.” Elle ne put cacher le sourire qui suivit, et Francis la récompensa en retour d’un sourire et d’une petite tape sur sa main gauche. En un instant, tout son visage montrait qu’il voulait dire quelque chose. Sa bouche s'ouvrit, mais Laure avait un peu peur de ce qu'il allait lui dire ou lui demander. C'est pourquoi elle changea de cap: “Laisse-moi chercher mon patron. Il s’appelle Sylvain Gilson, et il est vraiment un amateur d'art. Il arrange maintenant ses papiers dans son bureau au premier étage. Je l’appelle, d’accord?"

"Non!" Francis Dallemagne grimaça. “Je veux dire, non merci. Cela ne m’intéresse pas du tout. Je peins pour moi-même, pas pour partager mes toiles avec les autres."

"Je suis désolée. Je ne voulais pas te contrarier, mais t’aider."

"Vraiment, laisse tomber, Laure. Il ne faut pas."

"Bon… Puis-je t’apporter un autre café avant que tu partes?"

"Sans aucun doute. J’en ai besoin aujourd’hui."

Laure se précipita vers les cafetières et dut reprendre son souffle. Quand elle revint avec le café, mais aussi avec la carte de visite de Sylvain Gilson, la chaise était vide, mais il y avait le billet habituel sur la table...

Il fallut deux semaines à Francis pour revenir. Laure était très contente quand elle le vit entrer dans la salle en pantalon trop court, mais toujours avec ses chaussettes à pois. Elle alla immédiatement le voir lorsqu'il était dans son petit endroit isolé.

Tu m'as manqué,” dit-elle. “Où es-tu allé prendre un café? Es-tu allé discuter avec des serveuses dans d'autres cafés de la ville?"

Le visage de Francis était très sérieux lorsqu'il dit:

"Non. Je discute seulement avec toi." Ses sourcils un peu sauvages se froncèrent.

"Pourquoi seulement avec moi?"

Tu me rappelles une jeune femme que j’ai connue il y a longtemps. Elle s'appelait Fabienne.”

Il saisit sa grande serviette en toile. Laure était curieuse et demanda: “C’est la première fois que je te vois avec cette serviette. Elle sert à quoi?”

Avec quelque hésitation Francis dit: “J’habite à Hastière Par-Delà, mais je viens à Namur une fois par semaine pour certaines courses et pour faire le plein de fournitures artistiques chez Schleiper dans la Rue de l’Ouvrage. Et pour boire un café que tu me sers depuis quelque temps. Sinon, je bois du café à la maison. Sur le porche, avec vue sur la Meuse. Tout seul."

Vraiment, sans compagnie? Cela me semble solitaire, un peu comme un ermite."

"Pas vraiment. J'ai besoin de solitude pour peindre. Et pour repenser à Fabienne."

"Puis-je te demander quelque chose?" dit Laure.

"Tu peux toujours demander. Peut-être que je ne répondrai pas," répondit-il.

J'ai plus d'une question pour toi, Francis.”

"Vas-y. Mais sache que si je n'aime pas ta question, je ne te répondrai pas.

Fabienne…. Qu'est-elle devenue?

"À présent? Je ne sais pas. Lorsque nous étions amants, elle habitait à Denée. Mais elle y est partie après qu’elle avait rompu avec moi. J’ai entendu des rumeurs comme quoi elle était allée habiter en France avec sa nouvelle conquête, dans un village près de Givet. Mais est-ce bien vrai? Elle a coupé tout contact avec moi il y a une dizaine d'années. Elle était toujours la femme de ma vie cinq ans avant. Elle m'a donné deux années incroyablement merveilleuses. Puis elle a choisi cet autre homme…”

Il y avait des larmes dans les yeux gris-vert du peintre. Laure lui posa son autre question: “Tu portes toujours des chaussettes à pois multicolores. Pourquoi?"

Les yeux de Francis trouvèrent ceux de Laure. Le soupçon de vulnérabilité dans leurs profondeurs la surprit.

Ma magnifique maîtresse m'a donné deux paquets de six de ces chaussettes à l'occasion de mon anniversaire, six mois avant qu'elle ne me quitte. Fabienne a dit qu'elles lui rappelaient ma palette de peintre. Quand même un beau souvenir, non?”

Cela semblait tout sauf encourageant. Laure ne savait pas trop quoi répondre.

"Eh bien, c'était très gentil de sa part," dit-elle en faisant le plein de son café et en lui faisant face avec un regard pensif sur le visage. "Est-ce qu'elle sait que tu portes toujours ces chaussettes tous les jours?"

La tête de Francis se baissa un instant. “Elle est partie de ma vie depuis dix ans maintenant, je suis mort et enterré pour elle depuis longtemps.”

"Oh mon Dieu!" Laure était vraiment émue. Elle tendit la main à Francis. "C'est horrible. Je pense que c'est inhumain comment elle t'a traité."

Francis lui serra la main pendant un moment. “Oh, ne t'inquiète pas. Tout s'est passé il y a longtemps. La vérité est que lorsque nous nous aimions profondément, Fabienne et moi, je détestais ces chaussettes. J'ai pensé que c'était un cadeau stupide et je les ai jetées dans un tiroir. Maintenant, je les porte pour me souvenir de cet amour passé. Elles me rappellent que de l'obscurité vient la lumière, de la lumière vient la couleur et de la couleur vient la beauté. Fabienne aurait aimé ça si je lui avais dit ça à ce moment-là."

Les yeux de Laure devinrent brumeux. "Elle aurait adoré ça, j'en suis sûre." dit-elle, et elle le pensait.

Elle quitta Francis en emportant la cafetière. Un soupçon de sourire mélancolique flottait sur les lèvres de Francis lorsqu’il partit et s’engagea avec son cartable dans la Rue du Fer.

Un autre vendredi matin… Francis se glissa dans son ilôt habituel. Il attira l’attention de Laure. Elle fit signe qu'elle viendrait vers lui dans une minute. Il lui fit signe de ne pas se presser et jeta un coup d'œil par la fenêtre, la mâchoire tendue de profil. Quelques minutes plus tard, Laure vint à sa table. "S'il te plaît." Elle versa son café. "Merci."

Il lui toucha le bras alors qu'elle se retournait pour partir. "J'ai quelque chose pour toi." Ses mains tremblaient alors qu'il prit un tableau de son cartable en toile et le tendit à Laure. "Pour toi, Laure, pas pour les murs ici."

Elle passa ses doigts sur les petites bosses de couleur qui, vues de loin, formaient une image merveilleuse. Cette fois, ce n'était pas un paysage, ni une marine. Francis Dallemagne avait peint le restaurant pendant le service du petit déjeuner. Pourtant, la peinture parlait de chaos, de férocité, d'un désespoir qui ne pouvait être mis en mots. Les murs brumeux encadraient les gens entassés dans chaque isoloir, un désordre tourbillonnant, frénétique et omineux. Centrée et parfaitement focalisée était une serveuse. Ses cheveux blonds étaient tordus en un chignon, avec des mèches échappées flottant autour de son visage. Elle avait les yeux enflammés et ressemblait un peu à la Méduse, l'une des frayeurs grecques.

Ce fut la première impression de Laure. Mais non, en y regardant de plus près, son visage brillait et ses yeux rayonnaient de concentration et d'affection.

Francis, c'est magnifique!” s’écria-t-elle. Mais comment as-tu su...? "

"Laure, j'ai aussi un smartphone, avec un appareil photo... C'est parfait pour les photos d'action sournoises." Son visage se détendit en un sourire.

"C'est juste incroyable! Tu as parfaitement capturé cet endroit. Puis-je le montrer à mon patron?"

Francis haussa les épaules. “En fait, je préfère que tu ne le fasses pas. Le tableau est pour toi.”

"Pour moi? Tu ne penses pas vraiment ça, Francis!”

Il acquiesça résolument: “Je le pense certainement. Et si tu veux, je viendrai aussi l'accrocher chez toi.”

Il y eut un silence. Francis ne regardait plus Laure, mais ses chaussettes à pois et ses tennis bon marché. Laure vit qu'il était nerveux par ses longs doigts posés sur la table qui tremblaient légèrement.

"D'accord, viens et accroche-le ce soir chez moi à Bioul," dit-elle, un peu tendue. “Si cela te convient, vers huit heures. Je vais nous préparer quelque chose à manger. Nous pouvons aussi boire un verre de vin ensemble. Et après cela, nous verrons bien…”

Francis caressa légèrement le bras de Laure, mais il ne dit rien. Il mit dix euros sur la table et partit. “Jusqu'à ce soir,” dit-il alors qu'il était déjà à la porte.

Une fois que Francis était parti, Laure se retourna et cria par-dessus le bruit dans la salle: “Irène, dis à Sylvain qu’il trouve quelqu'un pour me remplacer demain! Je ne saurai pas venir demain. Je n’en serai pas capable, du moins, je l’espère…”

© Bruno Roggen, Anhée, juin 2021


 


Submitted: May 28, 2021

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Comments

AdamCarlton

Beautifully written and paced, this slow-burning romance-to-be...

Fri, May 28th, 2021 2:06pm

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