La Sorcière triste

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Status: Finished  |  Genre: Fantasy  |  House: Booksie Classic

Une jeune sorcière ne mène pas la vie heureuse qu'elle avait souhaitée. Elle rencontre plusieurs mésaventures et court souvent des risques. S'en sauvera-t-elle?

La Sorcière triste


par Bruno Roggen


Il était une fois…

Mais c'était il y a très longtemps, du temps où les animaux parlaient encore et où ni Namur, ni Dinant, ni Anhée n'existaient pas encore. Maintenant, nous habitons tous dans une ville ou un village, mais alors il n'y avait rien d'autre que la nature dans son état le plus pur et des paysages sauvages.
 

À cette époque révolue depuis longtemps, il y avait beaucoup de sorcières dans l'actuelle région de la Haute-Meuse. Bien sûr, certaines mauvaises langues prétendent qu'il y en a encore beaucoup aujourd'hui, peut-être même plus qu'alors… Mais c'est complètement hors sujet.
Alors, il était une fois une sorcière… Elle habitait le Mont des Elfes qui n’existe plus aujourd’hui. Il se situait là où Hun jouxte maintenant Chevauchoir, à proximité du Chemin de Saint-Gérard.

 

C'était en fait une jeune sorcière, très belle, et toujours habillée à la perfection. Sa couleur préférée était le noir, et cette couleur lui allait très bien, comme à beaucoup de femmes. Elle différait des autres sorcières sur un point : elle refusait catégoriquement de mettre un chapeau pointu. Après tout, elle avait de si beaux cheveux blonds, avec des reflets argentés, comme les cheveux de certaines actrices de cinéma américaines dans les années ‘50. Certains prétendaient qu'elle ressemblait beaucoup à une grive noire, une espèce d'oiseau aujourd'hui complètement éteinte dans nos régions. Ce n'était pas seulement à cause de la couleur noire, mais aussi parce que la sorcière savait chanter d'une manière tellement parfaite et séduisante.
Peut-être par souci d'exhaustivité, disons ceci : le nom de la sorcière était Annie, en fait un nom assez simple et sans prétention pour une sorcière. Du moins, si vous le comparez à des noms tonitruants d’autres sorcières de ce temps, tels qu'Aurolorea, Prutifloralie, Cuntalinette et ainsi de suite...

 

Annie souriait toujours. Sur le Mont des Elfes, elle était soumise à une loi qui ne s'appliquait pas à toutes les sorcières : elle ne pouvait utiliser son pouvoir de sorcière que pour voler dans les airs dans un rayon d'une lieue autour du Mont. Pas une lieue anglaise ou nautique, mais celle qui fait maintenant cinq kilomètres. Mais là où elle habitait, près de Hun, Annevoie et Bioul, cette distance lui suffisait. Ainsi, elle utilisait son balai pour aller livrer des choses dans la région, mais surtout, au lieu de choses matérielles, elle voulait apporter de bonnes nouvelles.
En raison de son pouvoir de sorcière limité, personne n'a qualifié Annie de pilier de soutien pour la communauté. On ne le disait pas, car ce n'était pas le cas. Pourtant, tout le monde savait aussi que la sorcière Annie était irremplaçable. Chaque fois que quelqu'un disait ça quand Annie était là, elle était fière. Elle rougissait alors et inclinait humblement la tête. Mais elle montait aussi souvent sur son balai et réalisait des exploits fulgurants dans les airs, toutes sortes de figures d’acrobatie, comme des descentes à pic façon kamikaze, des loopings et des rase-mottes. Ce n'était pas tant pour montrer ce qu'elle savait faire, mais plutôt pour remercier les gens qui l'avaient flattée.

 

Le seul jour qu’Annie détestait était un jour de pluie. Comment était-ce arrivé? Pour la principale raison, Annie restait muette  dans toutes les langues. Cela avait à voir avec une histoire d'amour raté. Un jour de pluie, elle a eu un accident de vol avec son nouveau balai. Cela s'est produit au-dessus de la Meuse, là où maintenant le Patro Saint-Pierre de Godinne se trouve. A cause de la pluie battante, le balai d’Anne était devenu trop lourd et ingérable. Elle avait plongé vers le sol à une vitesse fulgurante, mais heureusement, un champ de roseaux avait amorti sa chute.
 

À cette occasion, elle a été sauvée et secourue par Patracus, un sorcier âgé. Il habitait sur les hauteurs de Mont, dans les Bois Ténébreux. C'est à peu près là où actuellement se situe le campus de l’hôpital CHU de Mont-Godinne. Pleine de gratitude pour son sauveteur, Annie était instantanément tombée amoureuse de lui.
Au début, le sorcier était très content de l'intérêt que la jeune sorcière Annie lui portait. Mais bien qu'il ait fait semblant de l'aimer beaucoup, Patracus l'a trompée derrière son dos avec d'autres sorcières après quelque temps. Il y avait parmi elles de jeunes sorcières fraîches, mais aussi des sorcières beaucoup plus vieilles et laides qu’Annie.

 

Au bout d'un moment, Annie a compris qu'elle ne serait jamais vraiment heureuse avec Patracus. Elle l'a donc abandonné et s’est retirée sur le Mont des Elfes. Elle n'a pas vraiment pleuré la perte de son amant, mais une sorcière est aussi une femme, et aucune femme n'oublie un homme dans les bras duquel elle a été très heureuse. Personne ne peut nier que les femmes ont une mémoire d’éléphant, et cela non seulement en matière d’amour…
Ce n'était pas différent pour Annie. Chaque fois qu'elle pensait à Patracus, elle se souvenait des merveilleux moments qu'elle avait passés avec lui, mais elle ne savait quand même pas s'empêcher d'être triste.

 

Mais il y avait encore une autre raison pour laquelle Annie n'était pas vraiment heureuse les jours de pluie. Voler avec le balai était alors extrêmement dangereux. Annie avait déjà vécu ça lors de sa chute à Godinne. De plus, les sorcières n'étaient pas infaillibles et traverser une forte averse était pour elles le risque le plus dangereux au monde.

Ainsi, lorsque la nouvelle est arrivée qu’Annie devait transporter un œuf de dragon sur son balai, c'était en fait gênant pour elle. Cet œuf de dragon avait été trouvé dans son champ par un agriculteur qui vivait là où se trouve maintenant la boucherie Dochain à Lustin. Annie devait le déposer dans le Centre de Recyclage Anti-Dragon qui se situait là où il y a en ce moment la Ruche du Chêne de Naninne. Pour cela, elle avait exceptionnellement reçu une autorisation du Conseil Général des Sorciers et Sorcières à se déplacer avec son balai en dehors du rayon d'une lieue. Seulement, elle devrait mettre le chapeau pointu comme preuve d'identité en se présentant au Centre de Recyclage, ce qu’Annie a fait avec une certaine réticence…
 

Cette mission a été une terrible aventure. Une grande tempête arrivait. Chaque sorcier météorologique le savait à cause de l'agitation de ses crapauds. Pourtant, la belle jeune Annie a dû aller avec l'œuf dans des grottes du Centre de Démolition Recyclage Anti-Dragon. Elle a pris un sac et y a mis l'œuf. Elle a enfourché son plus beau et aussi son plus rapide balai et est partie. Ce faisant, elle a bravé le vent froid et la mer de nuages ??sombres qui approchait. Son plan était de voler à toute vitesse avant que la pluie ne s'infiltre à travers sa cape noire, mais le vent était trop fort. Il n’a pas fallu longtemps avant qu'elle ne soit soufflée de son balai. Elle a encore eu de la chance. Cette fois, elle n'a pas atterri dans une roselière. Elle est tombée sur ses fesses molles dans une prairie où l'herbe était très haute. Une fois remise du choc, elle s'est enroulée sur elle-même et s'est protégée du vent et de la pluie en couvrant sa tête de sa cape.
 

Heureusement, l'œuf de dragon, un œuf rouge vif avec des écailles polies, n'a pas été cassé. Il avait également été amorti  dans sa chute par les hautes herbes. Il avait roulé un moment, puis s'était immobilisé dans la prairie contre le tronc d'un arbre aux nombreuses branches noueuses. C'était un vieil arbre, le plus vieux de tous dans cette région. Ses branches étaient épaisses et fortes, comme les membres d'un vieil homme fort. Annie a pris l'œuf dans ses bras et s'est assise avec lui contre le tronc de l'arbre. Elle n'était pas vraiment inquiète : l'œuf de dragon survivrait, comme il l'avait déjà fait pendant des siècles.
Mais encore, Annie était inquiète. Les œufs de dragon éclosaient rapidement. Arriverait-elle au Centre de Recyclage Anti-Dragon à temps? Les dragons crachant le feu étaient cruels et destructeurs à moins qu'ils ne soient manipulés par de bonnes mains, celles des sorciers les plus compétents.
Les mains d’Annie étaient loin d'être bonnes. Elle en était consciente. Dans son cœur, la belle sorcière ne pouvait s'empêcher de penser à toutes les façons dont le Dragon de Feu la tuerait... La coquille de l'œuf était encore molle, et bien que les écailles soient tranchantes, ce n'était que dans un sens. Annie caressait la coquille d'œuf de ses doigts, mais elle était effrayée et triste parce qu'elle ne savait pas ce qui l'attendait. Comme certaines personnes effrayées le font dans le noir pour se donner du courage, elle fredonnait un air de son enfance pour étouffer le vent rugissant. Les pensées du pouvoir du Dragon ont fait frissonner le corps d’Annie, et dans sa tristesse elle sanglotait amèrement, imaginant sa mort mille fois.

 

La tempête a fait rage encore plus fort. Les branches des arbres craquaient et étaient arrachées par la force traîtresse du vent. Annie a serré encore plus fort l'œuf de dragon et l’a pressé contre son corps mou....
Soudain, ses pensées tristes ont changé. Elle s’est ressaisie, songeant à s'échapper. Pourquoi devrait-il être recyclé? L'œuf de dragon était facile à détruire. Ce n'était pas plus difficile qu'avec un œuf de poule ordinaire. Il serait facile de le jeter au loin dans les hautes herbes!

 

“Laisse le destin suivre son cours avec cet œuf maléfique, ou s'il ne le fait pas, laisse-moi le casser avec une pierre!”
 

De telles pensées ont traversé la tête d’Annie, toutes plus désespérées les unes que les autres. Pourtant, elle n'a pas jeté l'œuf ni l'a brisé avec une pierre. Elle a rapproché l'œuf de dragon de sa poitrine dans une étreinte amoureuse. Et ses traits doux se sont transformés en un sourire bienveillant.
 

“Je te protégerai, cher dragon. Je te le promets !" dit-elle à l'œuf.
 

Au fil des jours, l'arbre a continué à protéger Annie et l'œuf de dragon. La sorcière n'a pas remarqué le passage du temps, seulement que l'œuf devenait de plus en plus chaud. Les écailles ont commencé à se déployer et à s'accrocher à la cape noire d’Annie, et elle tenait toujours fermement l'œuf contre sa poitrine.
 

Malheureusement, sa tristesse est revenue. Ses pensées de mort se sont assombries, et elles lui sont venues de plus en plus vite. Sa tristesse s'est aggravée progressivement et son corps était souvent secoué de sanglots profonds.
 

Puis un jour, alors que la tempête atteignait son paroxysme, l'œuf a commencé à s'ouvrir. Une fissure orange a commencé à la pointe et a traversé l'œuf comme une fracture se propageant à travers la coque. Annie a fermé les yeux de peur de ce qui allait se passer. Des larmes coulaient de ses yeux et quand l'œuf a craqué avec un grand vacarme, elle s’est dit :
 

"C'est fini. Adieu, la vie!"
 

Ensuite, la coquille de l'œuf s'est complètement fissurée. Une créature majestueuse d'un bleu pur a jailli de sa coquille comme un flot d'eau mystique. Annie était émotionnellement épuisée et elle a levé les yeux, pleine de désespoir, mais aussi de résignation. Ce qu'elle voyait l’a stupéfiée.
 

"Tu n'es pas un dragon de feu!" a-t- elle dit.
 

"Non," a plaisanté le grand dragon. "Ne te tracasse pas, ma belle. Je ne suis pas un dragon de feu."
 

"T'es quoi alors?" a voulu savoir Annie.
 

"En fait, je suis un dragon d’eau. Quelqu'un qui sait te garder au sec dans la pluie."
 

Le dragon a ouvert ses grandes ailes et les a déployées sur Annie.
 

"Elles sont imperméables, résistantes à même la drache la plus drue." a-t-il dit fièrement.
 

Annie s’est mise à pleurer, mais ce n'était pas parce qu'elle était toujours triste. Y avait-il du soulagement dans ses larmes, ou peut-être même un peu de bonheur? Sous les grandes ailes majestueuses qui la protégeaient maintenant, elle a serré le dragon contre elle.

L'effusion de ses larmes ne s'est pas arrêtée jusqu'à ce que le dragon se joigne également à elle en pleurant. Leurs larmes sont devenues un grand lac qui s’étendait de Naninne jusqu’aux Fonds de Date et Limoy actuels.
Par la suite, les eaux de ce lac ont guéri tous ceux qui étaient profondément tristes et affligés.

Aujourd’hui, le lac n’existe plus. Il est tari, car trop nombreux étaient celles et ceux qui dans leur tristesse et affliction venaient boire de ses eaux.

© Bruno Roggen, Anhée, 2021


Submitted: October 29, 2021

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Comments

AdamCarlton

Such a charming fairy tale! Annie and the water-dragon crying together is a striking image, and to such a good end.

Fri, October 29th, 2021 7:39pm

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