Pauvre Beau

Reads: 211  | Likes: 1  | Shelves: 0  | Comments: 1

Status: Finished  |  Genre: Romance  |  House: Booksie Classic

Beau est vraiment beau, un Adonis. En plus, il est très sportif et fait beaucoup pour sa condition physique. Sa femme n'est pas vraiment contente, comme Beau est un ouvrier qui gagne peu, tandis que les maris de ses amies ont des revenus élevés...

Pauvre Beau


par Bruno Roggen


Il a fallu un moment à Mireille Trudeau pour décrocher. Trine Monet était même sur le point d'éteindre son téléphone portable et de le remettre dans sa poche. Puis quelqu'un à l'autre bout du fil a répondu :
 

"Bonjour, oui? Quelles nouvelles, Trine ?"
 

“Dis-moi, Mireille, tu as acheté ce tailleur-pantalon sur le site d'Unigro ?"
 

“Non, je pensais le commander, mais je ne l'ai pas fait. Le tissu est de qualité inférieure, tu sais… Je vais faire un tour dans les meilleures boutiques à Namur le week-end prochain. T'es-tu souvenue de l'anniversaire de mes jumelles, Trine ?"
 

“Bien sûr, ne te tracasse pas. Je ferai leur gâteau d'anniversaire à temps. Et ton mari? Comment va son asthme ? Et Albert, n'a-t-il pas dû passer pour un nouveau contrôle pour son problème de dos ? Ont-ils augmenté son taux d'invalidité ?”
 

“Il a toujours ses crises d'asthme, mais elles sont juste plus espacées qu'avant. Et oui, Albert est tombé sur un bon médecin de contrôle, une femme. Elle l'a examiné minutieusement et lui a accordé une augmentation de 10 pour cent de son invalidité en raison de son mal de dos. Il est maintenant à trente-cinq pour cent. Cela signifie une augmentation importante pour son allocation d'invalidité.

J’estime qu’il aura, en tout, à peu près 660 euros par mois.”
 

“Wow, c'est beaucoup! Je suis contente pour toi."
 

Pourquoi ce “wow” était-il sorti de sa bouche d’un ton si jaloux, s’est demandé Trine, et quel était ce sentiment soudain de tristesse ? Mais elle a essayé de le cacher à Mireille:
 

“Eh bien, je suis heureuse pour toi et Albert. Fais notre bonjour à Albert et félicite-le d'avoir vu augmenter son allocation aux personnes handicapées.”
 

En fait, cette dernière remarque était un peu blessante, mais Trine savait que Mireille n'était pas particulièrement susceptible. Elle a raccroché avec un sentiment croissant de mécontentement.
 

"Trine, chérie..." De la cuisine, son mari Beau lui a envoyé un baiser sur le bout des doigts et lui a souri, montrant ses dents parfaitement blanches, comme dans une publicité de dentifrice Colgate. Il venait d'enlever son short de tennis et de mettre son survêtement de jogging à la place.
 

“Je sors, ma chérie, encore cinq ou six kilomètres de jogging le long de la Meuse. Jusqu'à l'écluse de Hun, et puis je fais demi-tour.”
 

"Oui, vas-y, Beau. Sois prudent. Ne glisse pas, et ne tombe pas dans l'eau."
 

Trine est partie à la recherche d'un mouchoir parce qu'elle savait que la boule dans sa gorge allait bientôt se transformer en larmes amères. Elle a regardé Beau par la fenêtre, Dès qu'il était sorti de la maison, il faisait déjà quelques sauts pour échauffer ses muscles avant sa course. La course à pied, oui, parce qu'il ne faisait pas de jogging. Trine savait que Beau avait un rêve qu'il ne pourrait jamais réaliser : une fois dans sa vie, il voulait participer au marathon de New York. Si jamais cela devenait possible par miracle, Beau voulait être prêt.
Trine l’a regardé de toute son attention, protégeant ses yeux du soleil de sa main ouverte, plissant les paupières pour mieux voir son mari. Vraiment, en ce qui concernait l’apparence de Beau, Trine n'aurait pas pu être mieux lotie. C'était un vrai Adonis, et elle était mariée avec lui. Beau Duchard avait l'air désespérément jeune pour son âge, élégant, sportif et en bonne santé. Au lit, il était aussi un champion. Trine a sagement gardé la bouche fermée sur ce qu'il faisait là pour ne pas éveiller de jalousie inutile parmi ses amies. Au fil du temps, Beau avait eu avec elle trois beaux enfants, deux filles et un garçon. Ils adoraient leur père…

 

Chaque jour à cinq heures de l'après-midi, Beau Duchard pointait avec impatience sa carte dans à l'usine de tuyaux IMBECO S.A. dans le zoning industriel de Sorinnes. Moins d'une demi-heure plus tard, il était déjà sur un court de tennis du Royal Racket Club à Wépion où il tentait de ne pas rater un seul coup. C'est ce qu'il a réussi à faire très souvent, plus souvent que le joueur de tennis moyen du Racket Club. L'idole de ses amis au tennis, c'était Beau, alors qu'il courait et sautait sur les courts, pendant que les dames qui le regardaient jetaient un coup d'œil avide aux muscles comparables à ceux d'un ancien lanceur de disque grec.
 

Trine n'était pas jalouse, non. Elle avait seulement honte de son pauvre Beau. Un homme qui gagnait à peine mille six cents euros nets par mois avait l'air ridicule avec cette peau basanée comme s'il était constamment en mer avec son voilier. Les autres cols bleus, ces ouvriers obscurs gagnaient leur salaire de famine jour après jour grâce à un travail dur ou routinier. Ils n'avaient pas le privilège d'être aussi chanceux que Beau, sains et heureux comme lui qui donnait l’impression qu'il possédait un yacht et des voitures de sport coûteuses.
 

Des larmes coulaient sur les joues de Trine, chaudes et implacables. Quelle chance ses amis Mireille, Annie, Victoire et d'autres avaient! Leurs maris étaient chauves et asthmatiques, ventrus et certains maladifs… Ils se promenaient avec des pastilles Rennie pour leur système digestif dans leurs poches et des pilules pour la tension artérielle dans leurs portefeuilles ! Ils n'étaient pas aussi sains et pétulants que Beau Duchard, mais mille six cents euros par mois, ils s'en moquaient. C'était moins que des cacahuètes pour la plupart de ces messieurs. Toute la chance était arrivée aux autres. Albert, le mari de Mireille, avait engendré son fils cadet d’une respiration sifflante dans une crise d'asthme, malgré son mal de dos. Et Mireille avait confié à Trine que le médecin l'avait prévenue : non seulement Albert avait un gros problème de dos, mais il se dirigeait droit vers un emphysème massif, avec toutes les conséquences, et il ne vivrait certainement pas longtemps. Mireille le savait depuis quelques années maintenant. C'est pourquoi elle avait récemment pris ses précautions. Elle avait fait un grand pas en avant dans sa vie. Avec leurs économies et un prêt sur cinq ans chez Dexia elle avait ouvert un café-restaurant à Profondeville. Cela avait été un bon pari. Non pas que l'argent rentre en abondance pour le moment, mais malgré tout, Mireille et Albert se sont retrouvés avec au moins trois mille euros de rentrées par mois de leur entreprise, une fois tous les frais payés. Et cela, avec les revenus d'Albert...
 

Trine n'était pas vraiment jalouse de son amie Mireille et de son mari, du moins c'est ce qu'elle se disait. Ce qui l'ennuyait, c'est que, comme le restaurant attirait de plus en plus de clients, elle devrait écouter les vantardises de Mireille. Qui sait à quel point elle se vanterait et peut-être exagérait-elle sa nouvelle source de revenus! Elle, son mari et ces deux vilaines filles, dans quelques années ils seraient probablement riches et rejoindraient les rangs de la bourgeoisie des nouveaux riches !

Et puis, elle et Beau, des pauvres en comparaison… Que coûterait-il à Beau de tomber un peu malade, peut-être un peu pour lui faire plaisir, d'avoir quelques pourcents d'invalidité lors de sa visite annuelle chez le médecin de contrôle de l'entreprise? Mais cela ne s'est pas produit du tout, autant que Trine le voudrait. A chaque fois, le médecin a félicité son mari : “Félicitations, Duchard, vous avez des yeux de faucon, des poumons parfaits et un cœur d'athlète!” Et Beau, cet idiot, il rentrerait tout rayonnant et annoncerait fièrement : “Le médecin m'a assuré que je suis en excellente santé. J'ai une capacité pulmonaire proche de celle d'Eddy Merckx quand il était au sommet de sa carrière. Et mon cœur bat lentement, aussi précis et régulier qu'une montre suisse.”
 

Beau lui dit ça, la serrant fort pour lui couper le souffle, ne comprenant pas que ces mots étaient un coup de couteau tranchant pour elle. Ah, mais Trine l'avait su d'avance ! Sa mère avait toujours dit que Beau ne lèverait jamais le petit doigt pour faire carrière… A cette époque, Trine, aveuglée par l'amour et la passion pour ce beau jeune homme, n'avait prêté aucune attention aux paroles de sa mère. Elle pensait alors que Beau finirait par se débarrasser de ses manières espiègles, qu'il deviendrait plus constant et qu'il travaillerait dur pour gravir les échelons et gagner plus. A la place : rien. Tennis et jogging, jogging et fitness, fitness et piscine… Il n'avait envie de rien d'autre .
 

Le soir, après le dîner, Trine a raconté à Beau la chance qui était arrivée à Mireille et Albert, et comment ils progressaient rapidement dans la vie. Elle lui a dit à quel point elle se sentait triste et malheureuse. Elle lui a rappelé ses devoirs de père de famille. Elle a expliqué que leurs enfants avaient honte, surtout leurs deux filles. Dans leur école des Soeurs de la Divine Providence, elles avaient dû avouer aux enfants d'avocats et d'ingénieurs que leur père Beau était un ouvrier non qualifié insignifiant dans une usine de tuyaux.
 

“Mais ma chérie,” s’est défendu Beau, “les enfants grandissent bien, ils sont heureux, nous n'avons pas de dettes. La maison sera notre propriété dans six ans lorsque l'hypothèque sera remboursée. Nous avons toutes les raisons d'être joyeux et heureux, n'est-ce pas ?“
 

“Toi bien!” a rugi Trine. “Tu l'es, oui ! Tu es heureux ! Tu ne fais que traîner avec des snobs sur les courts de tennis et courir dans les bois et le long de la Meuse. Maman avait raison ! Pourquoi ne l'ai-je pas écoutée ?"
 

Pendant des heures, Trine a pleuré, elle a crié, a lancé des reproches à Beau et a fait appel à son sens du devoir. Puis, elle s’est calmée, essayant de lui rappeler la magie de leur première rencontre. Comme cela n'a pas aidé, Trine a menacé de demander le divorce. Enfin, vers minuit, Beau, tout hébété et presque endormi a avoué qu'il était peut-être un peu immature pour un homme de trente-huit ans d'être aussi athlétique et en bonne santé.

Trine s’est  alors levée du canapé et a disparu quelques instants. Elle est revenue avec un mystérieux paquet qu'elle a soigneusement déballé. Une bouteille avec un bouchon de verre est apparue et elle l'a levé avec des mains tremblantes, comme une relique.
 

"Voici, chéri.” dit-elle à Beau.
 

“Qu'est-ce que c'est, Trine ?” a-t-il demandé avec un bâillement.
 

Trine l'a embrassé doucement sur la joue.
 

“Oh, chéri, ce n'est rien. C'est un petit quelque chose que je te réserve si tu décides de réorganiser ta vie. Cela n'a pas coûté une fortune, ne t’inquiète pas."
 

“Oui, mais qu'est-ce que c'est ?”
 

“Rien de vraiment important, je te l'ai dit. C'est... c'est juste un acide corrosif que j'ai acheté au magasin de peinture Poly Couleurs.”
 

Beau a ouvert de grands yeux, a sauté du canapé et a catapulté le chat dans les airs.
“Un acide corrosif ! De l’acide sulfurique ou quoi ? Mais c'est extrêmement dangereux ! Tu es devenue folle? Tu ne veux quand même pas que j’avale ça, ou si?”

 

“Si, Beau, juste un peu. Pas une dose mortelle, ne te tracasse pas."
 

Trine a perdu patience. Tant d'incompréhension et d'ingratitude de la part de Beau lui semblaient cruelles. Elle a essayé de garder un ton calme:
 

“Allez, Beau, tu ne sentiras presque rien. Ce sera un peu douloureux pendant un moment, c'est tout. Ensuite, tout comme Albert, tu auras quelque chose que tu peux exploiter. Tu peux faire passer cela pour une maladie professionnelle que tu as contractée en enduisant les tubes et les conduits d'un produit chimique au travail. Tu auras une très petite lésion à l'estomac et tu recevras un bon pourcentage d'invalidité du médecin du travail. Allez, fais-le pour moi ! Ouvre la bouche, s'il te plaît! Écoute, j'ajouterai du sucre à l'acide… Allez, sois gentil !”
 

Beau ne voulait pas être gentil. Il a roulé des yeux, a secoué la tête et a pincé les lèvres. Il n'était pas disposé à faire ce que sa femme voulait qu'il fasse, à tel point que Trine a été forcée de le réprimander à nouveau. Elle lui a également rappelé que s'il n'ouvrait pas cette fichue bouche, elle demanderait la garde des enfants après leur divorce. Cette menace était trop forte pour Beau. Avant d'avaler le sucre qui s'était dissous en effervescence dans un verre d'acide, Beau a serré fort sa femme dans ses bras.
 

“Je t'aime tellement, Trine. Je t'aime à la folie, toi et les enfants.”
 

Ensuite, il a pris le verre d’acide et l’a porté à sa bouche. Il a fermé les yeux, sur le point d’avaler ce breuvage dévastateur.
 

C'est alors que Trine a réalisé soudain la cruauté de ce qu'elle avait imposé à Beau. Elle a fait tomber le verre d'acide de sa main juste avant qu'il ne veuille le boire. Il est tombé au sol, et l'acide a brûlé un trou fumant dans la moquette synthétique…
 

Au lit cette nuit-là, Trine et Beau se sont accrochés l'un à l'autre, comme des enfants effrayés qui avaient échappé à un désastre. Ils étaient pauvres, mais ils s'aimaient et ils étaient heureux…
 

Et puis c'était comme si le Destin les avait soudain favorisés. Le club de tennis à Wépion a proposé à Beau de devenir gardien de terrain et aussi de donner des cours de tennis à de jeunes joueurs prometteurs. Au début, il toucherait 3 500 euros bruts par mois, mais en fonction du nombre de candidats aux cours de tennis, son salaire augmenterait. Et il y avait aussi une bonne nouvelle pourTrine : si elle le voulait, elle pouvait obtenir la concession pour gérer la cafétéria du club de tennis. Normalement, un montant devait être payé pour cela, mais dans ce cas, ce n'était pas nécessaire. Beau avait déjà tant fait pour le club de tennis, gratuitement et pour rien, donnant au Racket Club son image de classe et son prestige. Mais également, à cause de son apparence d’Adonis, le club de tennis avait attiré beaucoup de nouveaux membres, principalement des jeunes femmes et demoiselles, non pas seulement de Wépion, mais également des environs…

© Bruno Roggen, Anhée, 2021


Submitted: February 04, 2022

© Copyright 2022 impetus. All rights reserved.

Add Your Comments:

Comments

AdamCarlton

Encore une histoire avec une morale !

Sun, February 6th, 2022 6:54pm

Facebook Comments

More Romance Short Stories

Boosted Content from Premium Members

Article / Religion and Spirituality

Short Story / Westerns

Book / Science Fiction

Short Story / Horror

Other Content by impetus

Short Story / Fantasy

Short Story / Romance

Short Story / Science Fiction